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Truismes Cest sans doute pourquoi ils mettent souvent en valeur ce qui rencontre leurs options idéologiques et écartent volontiers ce qui va à lencontre de ces dernières: divers pays autoritaires voire dictatoriaux mais alliés du monde occidental sont très épargnés par les médias: on attend toujours autant de tapage sur les régimes de Syrie, dArabie Saoudite ou des autres pays du Golfe que sur celui de Saddam Hussein (le boucher irakien, soutenu dans un premier temps par lOccident dans sa lutte contre lIran) ou des Talibans (soutenus par les States dans leur lutte contre lURSS). Dans laffaire des Boeings dans les buildings, on sest dabord attaché à mettre en avant le qui ? et à diaboliser plutôt que le pourquoi ? ; lattentat est censé indigner, et on ne reviendra pas sur linjustice quil y a à faire plus de cas et de minutes de silence pour 7.000 Américains que de la progression quotidienne mais plus discrète du nombre de morts Palestiniens, du million de morts Rwandais, des morts Tchétchènes, des morts Irakiens dont lembargo est responsable, etc... Devinez, devinez qui je suis... Sommes-nous en présence dune aristocratique devinette? Dun jeu dont la logique réelle est réservée à ceux qui en maîtrisent les arcanes, le spectacle réservé à la populo se contentant de distribuer avec plus ou moins de nuances les rôles du bon et du méchant? Même si les pistes mènent à Ben Laden, lattentat na pas, en tout cas été revendiqué; les raisons encore moins; ici, pas de revendications, pas dexplications, pas de programme: le mystère est-il censé décupler notre intérêt, comme le réclame un bon polar? Seul à avoir fait une déclaration politique, le mollah Omar, chef des Talibans déclarait « être désolé par les morts des deux tours » expliquant que le peuple Américain devait prendre conscience des exactions de son gouvernement. Cest ici que le profane, le curieux se met en quête dexactions et de raisons. Se réjouir de la mort de 7.000 personnes serait idiot et lâche; condamner fermement lattentat est une chose, comprendre en est une autre et la tentation est grande daligner des millions de victimes dordres injustes aux côtés des morts des deux tours, destimer que les terroristes sont des créatures dune situation économique et politique injuste. Cest à cela quil faut apporter des réponses; il faut immédiatement supprimer la dette des pays pauvres et sattaquer aux spéculateurs juge un courriel d ATTAC, lorganisation citoyenne pour une autre mondialisation (1). Pour beaucoup, sanctionner lacte sera insuffisant. Des réponses doivent être cherchées plus en amont: lutte contre les inégalités, rattrapage de lécart Nord-Sud , respect des cultures et des environnements, lutte contre la misère et la précarité qui se généralisent, sauvegarde de la démocratie mise à mal par la globalisation. La déstabilisation et la fragilité de régions entières , le non respect des droits légitimes de tous les peuples, la prolifération des armes et des technologies de mort, la corruption et les flux dargent sale abrités par les paradis fiscaux ont offert au terrorisme des moyens sans précédent; les frustrations nées de la misère, du poids insupportable de la dette sur les pays du Sud et la non résolution de conflits qui durent depuis puis des dizaines dannées fournissent aux visées meurtrières un vivier de désespoir et de haine. Domination économique? Pendant deux décennies au moins, laide alimentaire occidentale a servi de politique de soutien des prix mondiaux des céréales et des produits laitiers en permettant découler une part des productions agro-alimentaires en marge des circuits marchands, tout en transformant progressivement les bénéficiaires de lassistance en clients réguliers des productions occidentales, ou en privant les agricultures nationales de leurs marchés urbains, y décourageant de ce fait toute entreprise daccroissement de la production vivrière locale. Convaincus davoir pour vocation dêtre dans tous les secteurs, sauf celui des matières premières, les fournisseurs exclusifs ou principaux de la planète, en même temps quils décourageaient les importations, les grands états du Nord nont cessé daffiner les stratégies ayant pour but daccroître leur part de marché planétaire, et de liquider les barrières entravant lexpansion de leurs exportations tout en se réservant la possibilité dopérer des replis protectionnistes là où ils ne sont pas assurés que la liberté du commerce leur sera totalement favorable: lhistoire ne manque pas dexemples où les plus puissants imposent à leurs partenaires douvrir leurs frontières à une concurrence le plus souvent faussée. La Grande-Bretagne, dans la deuxième moitié du 19ième siècle, se fit déjà le chantre dune telle ouverture, les métropoles coloniales imposant le libre accès de leurs productions à leurs possessions tout en fermant leur marché aux produits manufacturés coloniaux et en décourageant la fabrication par des mesures autoritaires. Pour les pays les plus faibles les périodes de libre échange ont historiquement correspondu à des phases de tassement ou de régression de leur production, alors que les pays occidentaux se protégeaient à chaque étape de leur expansion industrielle. Donne environnementale Outre la croyance en sa destinée à inonder le monde de ses exportations quitte à tenter dy restreindre le développement de productions analogues, le Nord puise également sans limites dans les ressources de la planète; depuis 25 ans, la pression démographique se faisant plus pressante, la conscience de la finitude de la planète et de ses ressource se faisant plus aigüe, le mode de consommation des pays riches a cessé dêtre un modèle pour devenir un scandale: dévoreur deau, dair, despace, producteur de déchets de toutes sortes, faisant sans vergogne main basse sur des biens communs non renouvelables, cest ainsi que lOccident est perçu dans le reste du monde même si celui-ci aspire au confort quil procure (2). Les pays les plus riches ont aujourdhui 80 % des revenus planétaires: le 6ième de lhumanité consomme 60 % de lénergie, 75 % des métaux, 85 % du bois et 60 % des denrées alimentaires produits sur le globe, produit trois quarts de tous les déchets solides, et rejette dans latmosphère 54% du CO2 émis sur la planète. Tant que lillusion de ce que le modèle occidental sétendrait un jour à toute la planète a duré, il na pas paru illégitime, mais limpossibilité de le généraliser aux huit milliards dêtres humains du 21ième siècle la transformé en privilège, dès lors perçu comme lapanage dune minorité (2). Hypocrisie Et même si la bonne conscience occidentale sen inquiète à loccasion de conférences internationales surmédiatisées, les nations riches ne semblent point prêtes, pour des raisons économiques et électoralistes, notamment, à remettre sérieusement en cause des niveaux et des modes de consommation jugés naturels et légitimes par des populations qui les considèrent comme des acquis définitifs, confortées en cela par leurs classes politiques, qui nont renoncé a aucun des postulats fondateurs de lindustrialisme des Trente glorieuses, qui nont cherché aucune alternative viable aux modes de croissance dominants et qui continuent de présenter lexpansion de la consommation comme horizon indépassable des économies et des sociétés, même si la relative montée en puissance des formations écologistes et des mouvements de consommateurs illustrent un vacillement relatif de leurs certitudes. Faux culs Autoproclamés champions de la préservation des espaces naturels et de lutilisation de technologies propres, stigmatisant les comportements de nombre détats du Sud ne se souciant pas assez de leur environnement, tentant de convaincre ceux ci de ne point suivre leur exemple et dadopter des politiques de développement respectueuses décosystèmes fragilisés par leurs prélèvements, cest avec inquiétude que le Nord mesure les effets de la mondialisation de son modèle de croissance et de ses logiques économiques; mais tout en allumant des cierges au développement durable, le Nord ne cesse de montrer son incapacité à inverser les logiques qui ont été jusquici la base de sa croissance. Ce cynisme est surtout le fait des Etats-Unis, qui se distinguent de lEurope par leur refus de procéder à quelque ajustement énergétique que ce soit; Washington a forgé une série darguments lui permettant de diluer sa responsabilité. Quand des expériences biaisées, financées par les grands groupes producteurs dénergie ne nient pas carrément limpact écologique de leffet de serre, les USA désignent comme coupables du réchauffement climatique: la croissance démographique non maîtrisée du Sud et la déforestation sauvage qui y règne; les USA refusent dendosser leur part de la dette écologique, les limites de la provocation étant franchies lorsque Bush Junior a refusé dentériner les accords de Kyoto, déjà insuffisants selon les climatologues mondiaux, alors quil lavait promis avant les élections, nhésitant pas à gaffer lourdement puisquil déclara, à peine élu, « sa confiance dans les USA et ses alliés Européens a résoudre les problèmes du réchauffement climatique »; de fait, les pays développés devraient pouvoir sen tirer sans trop de casse, mais les pays du Sud seraient les principales victimes: on parle de millions de réfugiés du Bangla Desh en cas de hausse du niveau des mers par exemple. La ceinture intertropicale de la planète (3) sera plus gravement affectée que les zones tempérées, les cyclones, inondations, sécheresses récurrentes ont déjà commencé à exercer des ravages plus violents dans les zones tropicales et arides que dans les espaces tempérés, ce qui nincite guère les pays riches, qui souffriront moins des changements climatiques, à remettre en question des pratiques ayant pourtant fait la preuve de leur nocivité (2). Il faut dire quune action contre leffet de serre affecterait la plupart des groupes dintérêts des pays pollueurs de façon beaucoup plus immédiate que le changement climatique lui-même, compte tenu de la logique du profit à court terme; la menace nest pas immédiate et ne touchera pas avec la même intensité toutes les régions du monde. Privilèges Lentêtement des puissances du Nord à dicter à chacun les rythmes et les modalités de sa croissance en continuant à donner le spectacle des plus indécents gaspillages, est donc du plus mauvais goût, même si certains états du Sud ont admis la nécessité dadopter des modes de développement durable. Doutes universels? Dans ce monde brouillé par la rapidité des mutations qui alimentent les peurs, les frustrations, les aspirations et les incertitudes de tous, chacun tente de trouver des repères en rebâtissant des mythes ou en se construisant de nouvelles citadelles; les mondes qui se partagent inégalement une planète de plus en plus ouverte saffrontent et se rencontrent, se redéfinissent les uns contre les autres tout en simbriquant de plus en plus les uns dans les autres. Gênes ? Lénergie avec la quelle lOccident défend les droits de lhomme est directement fonction de ses impératifs géopolitiques ou économiques. On peut choisir dêtre sourd et aveugle quand les droits de lhomme sont bafoués par un allié tout en sélevant avec vigueur contre des violations identiques quand elles sont le fait dun adversaire: que lon pense aux égards auxquels a droit lArabie Saoudite, régime corrompu jusquà la moêlle et poussant jusquà la barbarie la mise en actes de la lecture la plus obscurantiste de lislam; le seuil de tolérance de la diplomatie occidentale vis-à-vis de lislamisme dépend directement du camp dans lequel se situent les dirigeants qui sen réclament. Cest moins leur ancrage religieux que lanti-occidentalisme militant des dirigeants Iraniens de lépoque de Khomeny qui a été si vivement combattu par lOccident. Effets tragiques de ce double langage: luniversel occidental devient paillettes à ceux qui en subissent les retombées et fait figure de ruse ultime dun Occident toujours soucieux de légitimer ses entreprises; si lOccident ne peut être tenu pour seul responsable des convulsions identitaires de tant de régions du Sud, il ne peut non plus en être exonéré. La guerre du Golfe en est un bel exemple: le dictateur Irakien , soutenu par lOccident contre lIran, dans lequel on voyait un « laïc » et un « progressiste » (la condition des femmes en Irak continue dêtre régie par un code du statut personnel largement inspiré du droit musulman, la polygamie y est autorisée de même que le privilège masculin de la répudiation, Hussein a recours au clanisme le plus archaïque pour renforcer le monopole quexercent les siens sur le pouvoir). Ethnocentrisme? LOccident est donc la patrie que sest choisie le Bien et est donc, à ce titre, le seul fondé à le défendre: le personnel politique sattachant à entretenir, aux USA, cette conviction dans une population préparée à les croire, et de toute façon assez peu intéressée par ce qui se passe ailleurs; cette tranquille certitude traverse toute la sphère: des deux côtés de lAtlantique Nord, le discours dominant est bâti autour dune lénifiante rhétorique ahistorique servant à établir une sorte de consubstantialité intemporelle entre humanisme et Occident, qui ne saurait faire fi de valeurs qui lui sont si intimes. Lautre ne devient jamais aussi parfait que quand il veut vraiment devenir occidental, pas seulement moderne ou démocrate, mais occidental; avoir un look occidental peut même suffire à se faire passer pour démocrate aux yeux du spectateur de lOccident, où la majorité des citoyens reste persuadée de tenir lieu de modèles au reste de lhumanité. Haines identitaires Lhistoire récente des pays du Sud essaie de réfuter telles explications et raconte les colères, les frustrations, la nostalgie dun temps davant, réinventé pour construire des mémoires avec lesquels il nest pas impossible de vivre, tissant aussi la trame des rapports Nord Sud en faisant de lOccident le deus ex machina des maux de la planète. Que ces cultures glorifient un passé pré-colonial ou cherchent dans le retour à une authenticité fondatrice les motifs de fierté difficiles à trouver dans la situation présente, elles veulent opposer des défenses à cette culture du mépris qui a été la marque du conquérant, de loccupant ou du tuteur venu du Nord, les plus assurés contestant à lOccident le privilège de dire la norme. Mais ces incantations réactives anti-occidentales sont de plus en plus instrumentalisées pour sauvegarder des privilèges, combattre des adversaires locaux ou permettre aux élites du Sud de sexonérer de leurs propres responsabilités dans les tourments de leurs pays, la sacralisation des traditions pouvant en effet servir de barrage à tout désir de nouveauté susceptible de menacer les pouvoirs établis. Frank Furet |
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