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Georges Bataille
Ayant passé mes premières années sur la lande bretonne, tel un jeune sauvage et dans lignorance des moeurs de ma patrie, dès notre retour à Paris ma mère menseigna le sens du 14 juillet et de la prise de la Bastille. Je suis baptisé, soldat de première classe et ouvrier qualifié. Je peux donc prétendre être imprégné dun sens civique normal. Pourtant, un jour, jai commis lacte le plus sacrilège quun citoyen puisse commettre envers les institutions de son pays. Mais, à mes yeux, cet acte exprime une volonté de civisme poussée à sa dernière extrémité logique. Il est possible que jaie un profil philosophique de chasseur-collecteur, par contre je nai pas la naïveté de croire quun peuple tout entier pourrait être acquis à la seule vérité de lanarchie. Nous ne sommes riches que de nos doutes et le monde serait triste sil ny avait plus de bourgeois sur lesquels transférer nos contradictions. Cela ne me dérange pas dêtre seul à penser comme je pense, je ne cherche pas à comptabiliser des adhérents. Provoquer un rictus sur un visage ami est déjà une récompense et je sais que mon originalité, aussi négative quelle puisse être, participe déjà de la pluralité. Cest pourquoi la démocratie, dans la mesure ou elle permettrait à lamour et à la haine de coexister avec un minimum de violence, me semble un projet passionnant. A condition que les règles ne soient pas truquées, ce qui demande à être vérifié.
A ce stade de mes lectures, je commençais à comprendre que la séparation entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, qui était censée nous protéger des abus de lAncien Régime, ne nous protégeait pas des abus du Nouveau Régime. Mon sens du civisme sorienta dès lors vers le désir de concrétiser ma souveraineté.
Si la fonction du beau est de donner du sens, il mimportait que ma démarche soit esthétique. Ma souveraineté, démarquée de toute récupération conceptuelle, devait exprimer la contradiction, non seulement dans sa nudité, mais dans le respect de lunité scénique de lespace et du temps. Je voulais assumer sans intermédiaires larrogance intellectuelle des dadaïstes et la cruauté mentale des enfants. Bref, je voulais réaliser limpossible jonction entre les vieilles avants-gardes artistiques récupérées et le vieux mouvement ouvrier dégénéré. Cette ambition maladive me semblait à ma portée. Nous étions en 1978. Dans une Europe économique qui tendait à nier les souverainetés nationales, mon sens civique me poussait vers lindividualité. Je trouvai une piste dans le Préambule de la Constitution américaine qui affirme que le pouvoir des gouvernements émane du libre consentement des gouvernés. Daccord ! Mais pour que la liberté de consentir soit réelle, encore faut-il quelle saccompagne de la liberté de refuser de consentir. Sans le droit de refuser, le droit daccepter nest pas fondé. Or, dans nos institutions, le droit de consentir ne saccompagne jamais du droit de refuser. Jen concluais que nos démocraties nétaient pas constituées et que le bureau de vote était le lieu où nous faisions semblant dêtre libres. Dès lors lorientation que je voulais donner à mon sens du civisme se précisa: je devais populariser le droit de refuser de consentir! Ce fut là ma première contribution esthétique aux institutions démocratiques de mon pays.
La section II du chapitre II concernant les instructions relatives au déroulement des opérations électorales pour les élections des députés, conseillers généraux et conseillers municipaux (circulaire ministérielle n° 69-339, mise à jour le premier juin 1978) sintitulait :SECTION II : RÉCEPTION DES VOTES alors, avec la fulgurance qui sempara dArchimède découvrant la notion de poids spécifique, me vint abruptement à lesprit lidée de RÉTENTION DES VOTES,idée qui me semble plus heureuse que celle de Marcel Duchamp consistant à fixer une roue de bicyclette sur un tabouret de cuisine et à la regarder tourner. Cétait ma deuxième contribution esthétique aux institutions démocratiques de mon pays. Que le lecteur ne se méprenne pas, je ne suis pas contre le droit de vote. Au contraire! Cest par le droit de vote que les ouvriers sont sortis du no mans land politique où la Révolution française les avait parqués, et quils sont devenus, théoriquement, des citoyens. Ce que je déplore, cest quen usant de ce droit, notre participation se trouve anéantie par une représentation sans réciprocité: nos représentants nen font quà leur tête. Dans de telles conditions lintérêt du suffrage nest pas dans son usage, mais dans le refus den user. Ce que jexprimai dans le slogan de ma campagne électorale:
LA DEMOCRATIE NE SERT
Par ce geste qui consiste à maintenir le pouce et lindex serrés lun contre lautre (ce qui nexige pas plus de 0,1 calorie), par ce geste dune beauté dépouillée, jai donné une matérialité idéale à mon sens du civisme. Serrant mon bulletin entre mes doigts, preuve que je nétais représenté par personne, je devenais lunique citoyen souverain de la nation. Sur un corps électoral de 35 millions délecteurs participant à la désignation de la souveraineté nationale, javais détourné Javais divisé la France ! Le lecteur aura pu constater que ma vie active ne sest pas limitée au fait de quitter ma chaise parisienne pour venir masseoir sur une chaise bruxelloise. Moi aussi, au temps de ma jeunesse, jai été un héros moderne. Sans avoir besoin daller à Canton, en Bolivie ou en Bosnie, sans avoir dû compresser les corps des collies en stères de conscience quasi-marxiste, sans presque avoir besoin de sortir de mon lit, jai appartenu à ce type de héros en qui sunissent laptitude à laction, la culture et la lucidité dont nous entretenait André Malraux dans sa postface des Conquérants datée de 1949. Jai même été plus que cela car jai su trouver ma cause en moi, jai su la défendre par un geste élégant, mais sobre.
Yves LE MANACH |
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