|
|||||||||||||||
|
|
|||||||||||
Sur un toit bleu, qui surplombe une muraille, une douzaine de moineaux font du vacarme comme cent. Leurs piailleries, leurs cris furieux dépassent en vigueur lordinaire mesure. Ils se trémoussent au faîte du toit. Ils échangent les plus virulentes invectives, les plus gouailleuses apostrophes, avant dengager le combat de longle et du bec. Du trottoir, en levant la tête, on aperçoit le peloton aux plumes ébouriffées se chamaillant furieusement, saisi de la noble émulation de mêler sa turbulence aérienne au tapage de la rue. Au ton excessif de la discussion, il est à présumenr que le débat est dimportance. La déclivité du toit paraissant sans doute peu favorable aux antagonistes pour une lutte en règle, tout le monde descend dans la large gouttière qui ourle le bord extrême des ardoises. Là, une bataille acharnée met définitivement les adversaires aux prises. Les pépiements courroucés, le cliquetis des ongles sur le zinc, tout cela renforcé par la sonorité du chêneau, fait en vérité un sérieux tintamarre. Tout à coup, plus de cri, plus de piétinement, rien quun bruissement qui descend le long du tuyau. Lun des combattants est tombé dans lorifice de la gouttière et les autres restent silencieux, stupéfaits de cette disparition inattendue. Un passant, déambulant à proximité du champ de bataille, devine ce qui se déroule et tend une main au bas de la gouttière. Il na quà refermer les doigts sur lavictime de cette chute imprévue. Effaré, linfortuné guerrier, après les émotions de la lutte et de la descente dans lobscurité, se retrouve dans des serres quil croit ennemies. Son coeur bat précipitamment, son oeil à la paupière dilatée se fixe avec épouvante sur le géant, maître de son destin. Le passant considère cette boule de plumes avec un regard qui na rien de féroce. Il reconnait en sa proie non un moineau de ville mais un moineau de campagne, à la conformité différente, habillé dun plumage moins foncé. Le moineau que lon rencontre dans les champs de blé mûr et sur les haies dont il fait son dortoir et où il arrive régulièrement à la tombée du jour en battant une sorte de rappel de sa petite voix criarde. Le détenteur du destin du franc combattant sécarte du trottoir et, souriant, ouvre la main. Alors, linfortuné avec un seul cri aigu pimpant comme une clameur de joie, se lance dun trait dans lespace. Au-dessus des cheminées et des arbres mutilés de lavenue, il file à toutes ailes vers ses champs et ses bosquets sans réclamer son reste. Le prendra-t-on encore à venir sexposer aux embûches de la ville, aux coups de ses frères citadins? En attendant, on ne remarque pas la plus légère déviation dans son vol, la moindre velléité de sarrêter quelque part pour visiter un autre coin de la cité des pièges. Mais que venait faire à la ville ce moineau des champs? Etait-ce un ecclésiastique invité par ses chefs religieux pour des manquements à son évêque? Etait-ce un candidat désabusé dun concours de recrutement? Etait-ce un fonctionnaire convoqué pour un signalement par quelques ayatollahs de sa hiérarchie? Etait-ce un mari volage courant laventure sans vergogne? Etait-ce un féru de politique cherchant à semer livraie ou le bon grain sur un terrain mal préparé à le recevoir? Etait-ce un inspecteur chargé de la conduite dune enquête scabreuse? En tous cas, pour avoir osé tenir tête à la douzaine de brailards dun quartier où les moineaux sont particulièrement agressifs cétait indubitablement un brave. La bravoure est précisément la qualité maîtresse des moineaux. André Guissart
|
||||||||||||
www. bancpublic.be |
Mensuel indépendant, politique et littéraire |
Ed. responsable: Catherine Van Nypelseer |