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Pourtant la jeune sur se maria et accompagna son mari au Venezuela où il possédait des puits de pétrole. Le premier secrétaire fut très surpris par cette union car il ignorait que le parti entretenait des contacts aussi lointains, dans une catégorie sociale aussi étrangère à sa base traditionnelle.
La jeune mariée ne prononça pas un mot. A laéroport de Zaventem, où il avait accompagné le couple, le premier secrétaire pu constater que la jeune femme portait toujours sa tenue stricte et arborait la mine triste qui seyait aux militantes. Il en déduisit que sa sur demeurait fidèle à leur idéal, pourtant il crut deviner une lueur dans le regard de la jeune femme qui lui fit comprendre combien elle était heureuse de quitter lorganisation. La sur ne donna plus jamais de ses nouvelles. A quoi bon, désormais, faire imprimer des cartes dadhérents et des vignettes de cotisation ? A quoi bon faire graver des tampons? Cela ferait par trop bureaucratique pour un parti qui ne comptait plus quun seul membre et qui navait donc plus de section politique capable de contrôler de telles tâches. Le plus astreignant, lorsquon est lunique membre dun parti, ce nest pas tant de tenir des meetings on nen tient plus que dassumer les permanences. Le premier secrétaire ne va plus aujourdhui, tous les mercredi entre 17 et 19 heures, sasseoir au fond de la Brasserie Sainte-Croix, place Flagey. Il reste chez lui, assis devant la fenêtre du premier étage, à relire son ancien Manifeste afin que létincelle demeure. De quoi se plaindrait-il? Le parti na-t-il pas, dune certaine manière, réalisé son unité! Le luxe Il arrive parfois, aux changements de saisons ou au passage à lheure dété (à moins que ce ne soit au passage à lheure dhiver), que lon éprouve un peu de fatigue passagère. Mais le rythme même de la vie active vous remet sur vos pieds. Coûte que coûte, il faut se lever, vite déjeuner, se laver, se raser. Et nous voilà bientôt, dans lair frais du grand matin, marchant à grandes enjambées vers les transports en commun. Et la journée commence, trépidante, avec ses cadences, ses normes de production quil faut respecter et ses heures supplémentaires. Je ne prétends pas que le rythme du travail guérit de la mononucléose, mais il vient à bout des petits malaises saisonniers. Il nen va plus de même lorsquon est au chômage. Le rythme de la vie devient plus lent. On néprouve pas le besoin de se lever à 6 heures du matin pour se tenir au garde-à-vous en face du téléphone pour attendre un coup de fil de lORBEM. On prend son temps pour déjeuner, on fume une cigarette, on écoute les informations à la radio. Sil fait mauvais, on évite de faire le tour du quartier, on reste bien au chaud. Si bien que vivant au rythme de la fatigue, le petit malaise saisonnier sinfiltre en vous et ne veut plus vous quitter. Et lon tombe malade pour de bon. Il faut beaucoup de force, de courage et de volonté pour vivre dans loisiveté, pour échapper à la mélancolie et pour ne pas éprouver le désir de se suicider. Aujourdhui je comprends ce que voulait dire Albert Camus lorsquil écrivait: Langoisse de la mort est un luxe qui touche beaucoup plus loisif que le travailleur. Ainsi, par la grâce du chômage, il maura été donné de connaître la profondeur dun sentiment aristocratique.
On attribue au Général Zhu De cette maxime que je cite approximativement: Si tu donnes un poisson à un homme, il pourra manger aujourdhui. Si tu lui apprends à pêcher, il pourra manger toute sa vie. Jasmin en fleur Ce nest pas parce que nous sommes membres dune catégorie sociale particulière, ni même dune communauté desprit, que nous sommes nécessairement liés par des buts ou des projets communs. Ainsi les aspirations de la plupart des pauvres ne sont pas daccéder à un Eden terrestre, mais de devenir comme les riches : accéder à un médiocre confort bourgeois. Quant à celui qui na rien, mais nen est pas moins taraudé par lesprit des Evangiles, il est plus seul que tout au monde. La solitude est le paradoxe que lhomme chrétien doit résoudre pour échapper au malheur. La quête du bonheur spirituel semble aussi vaine que celle du bonheur matériel. Nous sommes aujourdhui le premier janvier et les fleurs du jasmin qui ornent la cage descalier commencent à souvrir, exaltant leur odeur suave. Est-il possible daccéder à la paix de lesprit en se livrant à ce genre de constatation prosaïque? Pouvons-nous nous contenter de constater lexistence mouvante du monde végétal pour retrouver la paix de lâme? Notre malheur vient du fait que nous sommes trop nombreux dans notre solitude, trop riches dans notre pauvreté, trop instruits dans notre bêtise... Les classes bourgeoises, en accédant au pouvoir, ont rompu le pacte antique qui voulait que lon tienne caché les ressorts du pouvoir et les armes de la domination. Nous ne pouvons plus nous réfugier derrière le secret et nous sommes écrasés par notre propre lâcheté. Les choses étaient plus simples autrefois. Lhomme naissait dans une masure de paysan; dès quil avait suffisamment de force, il se penchait sur la terre et ne se redressait que pour entrer en elle. Le matin, le midi et le soir, la cloche de léglise nous conviait à la prière, courbant un peu plus léchine, nos pensées simples mais ferventes, sélevaient toutes droites vers la Vierge Marie. Le soir nous rentrions manger notre bouillie de blé noir. Les jours et les nuits se succédaient sans surprise. Le dimanche nous allions à la messe et mettions du lard dans notre bouillie, ce qui nous permettait, malgré tout, de croire au bonheur. Chacun, curé, artisan, seigneur, marchand, artisan ou laboureur, était à sa place et il y avait une place pour chacun. Ainsi nous navions pas à nous poser de question et personne néprouvait de frustration dans sa pauvreté, personne néprouvait le besoin den connaître davantage. Moralement correct A lépoque où Raymond Barre était Premier Ministre, il y a déjà pas mal dannées, le député républicain du département de lAube, Monsieur Raoul Honnet, sétait offusqué dentendre sur les ondes, dans un message publicitaire, un gagnant du Loto déclarer: Je naurais jamais pu gagner autant pendant toute une vie de travail!, ce qui était insolent pour les patrons qui payent si mal et humiliant pour les ouvriers qui acceptent dêtre si mal payés. Yves Le Manach
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