Frank FURET
Banc Public n°180,
Mai 2009 |
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Energie et économie
Pour Michael Lardelli, spécialiste en génétique à l’université d’Adelaïde, le comportement de nos dirigeants politiques ainsi que ceux des milieux économiques est fascinant à observer lorsqu’ils tentent de faire face à l’aggravation de la crise financière mondiale. Ce qui apparaît clairement, c’est qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe réellement. L’illusion partagée est que l’argent fait tourner le monde: on semble avoir oublié que l’argent n'est qu'un moyen d’échange qui n’a aucune valeur intrinsèque en lui-même. C’est simplement un mécanisme qui permet la circulation des biens.
Sans énergie, les marchandises n’existeraient pas. Jusqu’à récemment (environ 2005) l’économie mondiale a connu une croissance permanente. Le nombre d’êtres humains a augmenté, ce qui a nécessité une plus grande production de nourriture, d’habillement et de logement - les fondamentaux. De plus, beaucoup ont employé plus d’énergie que jamais auparavant - pour voyager plus loin, pour manger plus de nourriture, pour acheter des vêtements supplémentaires, améliorer leur habitat...
Jusqu’en 2005 nous avons pu augmenter notre consommation d’énergie pour satisfaire cette demande. Mais depuis 2005 nous ne sommes plus parvenus à augmenter notre approvisionnement énergétique. En d’autres termes nous ne pouvions plus faire croître l’économie mondiale.
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Une fois que la production d’énergie est en régression, le mensonge économique dominant actuel qui proclame que chacun peut devenir de plus en plus riche n’est plus soutenable. Dorénavant, la richesse accrue d’une personne ne peut advenir qu’en fonction de la pauvreté accrue de quelqu’un d’autre. L’économie ne faillit pas simplement à se développer, elle se contracte en réalité au fur et à mesure que le nombre de consommateurs augmente. Nous sommes arrivés à un embranchement du chemin, où nous pouvons soit partager la richesse (énergie), en voie de contraction, d’une manière égalitaire, soit la voir se concentrer dans les mains de quelques uns au détriment de nombreux autres.
Certains commentateurs financiers affirment que les renflouements des institutions financières aux Etats-Unis ainsi que l’impression inflationniste d’argent sont un exemple de transfert continu de la richesse à l’élite. Vu la forte stratification sociale de nos sociétés, nous prendrons le plus probablement la voie de l’inégalité.
Le FMI et les Belges
Il y a quelques semaines, notre ministre des Finances, Didier Reynders, a annoncé en marge de la réunion du G20 que «la Belgique contribuerait à hauteur de 4 milliards d'euros» au plan concocté par les grandes puissances industrielles pour doter le FMI de nouveaux moyens. Il s’agit de renflouer le FMI avec au moins 250 milliards. L’effort de la Belgique, selon Didier Reynders, représente «2% de son PIB». Cet argent viendra des réserves de la Banque nationale.
Pour Eric Toussaint, président du CADTM Belgique (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde) cette décision est inacceptable: alors que tous les dogmes néolibéraux ont été battus en brèche et la supercherie qu'ils représentaient a été mise à jour, et que la situation économique se détériore rapidement, les grands argentiers du monde s'efforcent de garder la main et de donner à un FMI délégitimé le rôle du chevalier blanc qui va aider les pauvres à faire face aux ravages de cette crise. Or, remarque Eric Toussaint, c'est tout le contraire qui se passe. Les principes défendus par le FMI depuis les années 1980 et combattus par le CADTM depuis sa création sont toujours de mise. Les gouvernements qui signent un accord avec le FMI pour se voir prêter des fonds, doivent appliquer toujours les mêmes recettes frelatées qui aggravent la dégradation des conditions de vie des populations.
Sous la pression du FMI, la Lettonie a imposé une baisse de 15% des revenus des fonctionnaires, la Hongrie leur a supprimé le 13e mois (après avoir réduit les retraites dans le cadre d’un accord antérieur) et la Roumanie est sur le point de s’engager aussi dans cette voie. La potion est tellement amère que certains gouvernements hésitent. L'Ukraine a récemment jugé «inacceptables» les conditions imposées par le FMI, notamment le relèvement progressif de l'âge de mise à la retraite et la hausse des prix du logement.
Pour le CADTM, après avoir dilapidé les caisses de l’Etat pour venir en aide aux banques faillies, nous renforçons les moyens du FMI qui préconise au gouvernement belge de s’attaquer à l’indexation des salaires et des allocations sociales par rapport à l’évolution du coût de la vie.
Pour le CADTM, il faut tourner le dos aux choix néolibéraux et mettre en œuvre un vaste plan de création d’emplois: rénovation et construction de logements, transports publics, enseignement, santé… Il faut nationaliser Fortis (voire Dexia également) et récupérer le coût du sauvetage effectué en 2008 sur le patrimoine des grands actionnaires et des administrateurs.
L’Etat doit aussi entamer des poursuites légales notamment contre les grands actionnaires et les administrateurs responsables du désastre financier, afin d’obtenir à la fois des réparations financières (qui vont au-delà du coût immédiat du sauvetage) et des condamnations à des peines de prison si la culpabilité est démontrée. Il faut une nouvelle discipline financière, ouvrir les livres de comptes des entreprises à des audits externes (notamment aux délégations syndicales) et lever le secret bancaire.
Il faut règlementer tous les produits financiers. Il faut interdire aux particuliers et aux entreprises d’avoir quelque actif ou transaction que ce soit avec ou dans un paradis fiscal. Il est nécessaire de lever un impôt de crise sur les grandes fortunes. Alors que le capital s’est taillé la part du lion dans le revenu national au cours des 25 dernières années, il faut augmenter fortement la part qui revient aux salaires. Il faut arrêter les privatisations et la déréglementation pour, au contraire, promouvoir les biens et services publics, transférer la production et la distribution de l’énergie du secteur privé vers le secteur public, ce qui permettrait de favoriser les énergies renouvelables et de sortir du nucléaire.
Enfin, il faut aller dans le sens de la réduction radicale du temps de travail avec maintien du salaire et embauche compensatoire. Ce qui permettrait d’améliorer les conditions de travail, de créer de l’emploi de qualité et d’assurer le financement des retraites en augmentant le nombre de cotisants sans allonger l’âge du départ à la retraite.
L'eau, les malins et les sots
Pourquoi l’eau en bouteilles est-elle mille fois plus chère que l’eau du robinet ? se demande Jacques Neyrinck, chercheur, enseignant et politicien Suisse qui a demandé la promulgation d’une loi visant à l’abandon de la production, de l’importation, de l’exportation, de la distribution et de la vente d’eau potable en bouteilles. Son argumentation tient en trois scandales: scandale écologique d’abord, puisque, du fait de son emballage et de son transport, sa consommation suppose une dépense d’énergie mille fois plus importante que celle de l’eau du robinet. Et ce sans présenter le moindre avantage comparatif, ni en termes gustatifs, ni en termes sanitaires. Un scandale publicitaire ensuite, puisque les mensonges les plus grossiers sont émis pour vendre ce produit. Un scandale politique enfin, parce que les pouvoirs publics restent totalement inertes devant le problème et ne prennent même pas la peine de répondre aux attaques proférées contre l’eau du robinet qu’ils gèrent eux-mêmes. L’eau en bouteilles est le symbole d’une société folle où les malins exploitent les sots.
Aux USA, minérale ou pas, l'eau en bouteille coûte cher. Le New York Times estime qu'une année de consommation peut revenir jusqu'à 1.400 dollars, contre 49 cents seulement pour l'eau du robinet. Pourtant "l'eau en bouteille n'est pas nécessairement plus propre ou plus sûre que l'eau du robinet", affirme, étude scientifique à l'appui, le Conseil de défense des ressources naturelles (NRDC), selon qui la réglementation
ne suffit pas à assurer la pureté de l'eau en bouteille.
Autre angle d'attaque, le gaspillage des emballages: selon l'Earth Policy Institute, il faut 1,5 million de barils de pétrole par an pour fabriquer les bouteilles consommées par les Américains. Si l'on ajoute à cela l'énergie nécessaire au transport - les eaux les plus prisées venant de France, d'Italie ou des îles Fidji - l'empreinte écologique grimpe très vite.
Le jour même où une commission parlementaire rejetait à une large majorité l’initiative du député suisse, l'industrie de l'eau en bouteilles publiait le communiqué suivant: "Interdire la vente d’eau en bouteille de PET serait très dommageable à l’économie et irait à l’encontre du principe de la liberté de choix des consommateurs".
Cochonneries & Co….
Depuis trois mois, les habitants du village de La Granja, au Mexique, qui vivent à proximité d’une des usines de la filiale mexicaine de Smithfield, sont massivement victimes d’infections respiratoires. Depuis février dernier, un agent municipal a sollicité l’appui des autorités sanitaires car des dizaines de familles souffraient subitement d’affections des voies respiratoires. Entre 30% et 60 % des personnes auraient été touchées selon les sources.
Les habitants, luttent depuis plusieurs années contre l’installation de l’entreprise Granjas Carroll, la filiale mexicaine de la plus grande entreprise mondiale d’élevage et de conditionnement de porc, Smithfield Foods (11,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires). Les habitants de La Granja se plaignent des pratiques de cette entreprise qui déverse à l’air libre ou dans les cours d’eau les matières fécales et organiques des porcs et laissent les charognes des porcs pourrir à l’air libre. Des pratiques pour lesquelles l’entreprise états-unienne a déjà été condamnée à une amende record de 12,6 millions de dollars par l’agence de protection de l’environnement des Etats-Unis en 1997.
À La Granja, les quelques habitants qui ont tenté de s’organiser et de demander le départ de l’entreprise, voire des sanctions contre ses pratiques, ont été poursuivies pour diffamation, menacés et même condamnées à de la prison pour l’une d’entre elles.
Décroissance et détravail
Pour Vincent Cheynet, directeur du journal «La Décroissance », l’obsession de la croissance permanente va avec ses corollaires dans le cadre de l'organisation du travail, de notre façon même de penser notre vie en société. D'autres maux en découlent en effet, que nous subissons tous:
- l'obsession de la productivité: avec l'idée que la consommation nationale est un ventre sans fin qu'il faut gaver, au sortir des chaînes de production matérielles (héritage du fordisme et du taylorisme) mais aussi servicielles ou immatérielles.
-l'obsession de la performance: exprimée dans les +20% et +30% fixés comme objectifs permanents par des directions et managers qui perdent le sens de la mesure, et surtout ne donnent pas les moyens de les réaliser...
- l'obsession de l'évaluation: modèle anglo-saxon de plus en plus imposé chez nous, qui place l'audit en méthode de management opérationnel et l'évaluation des salariés (avec entretien et notation) en outil incontournable.
Trois ressorts déterminants de cette croissance économique marquent notre société: la publicité, l’obsolescence programmée (courte durée de vie) des produits, la disponibilité d’un crédit «facile» encouragé au niveau des individus et la vie à crédit au niveau de la société, sous forme d’une dette publique considérable. Reste que de très nombreux indicateurs attestent que si la croissance économique est permanente depuis 50 ans, notre bien-être stagne, au mieux, et se réduit le plus souvent.
Frank FURET