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Dans un tel contexte, sil faut commencer par une définition de la mafia, il convient découter le magistrat qui parvint à mettre en difficulté lHonorable Société sans déroger aux principes démocratiques. En 1991, le juge Falcone décrivait la mafia comme une organisation de secours mutuel qui agit aux dépens de la société civile et pour lavantage de ses seuls membres (2). Le fidèle lecteur se rappellera (3) que les premières associations ouvrières ont dû prendre ce nom dassociation de secours mutuel (friendly societies en Grande-Bretagne) pour la bonne et simple raison que ces dernières étaient seules légales alors que les associations professionnelles syndicales demeuraient interdites. Cela ne veut pas dire que les organisations ouvrières soient dorigine mafieuse, mais bien plutôt que le Code Pénal légalisait les associations à caractère mafieux tandis quil criminalisait les associations ouvrières. On verra quil faut distinguer dune part la notion de crime tel quil est défini par le Code Pénal de celle qui est lobjet de la prétendue science criminologique, et dautre part la criminalité en général de phénomènes sociaux limités dans le temps tels que le mouvement ouvrier ou la mafia. Dès les années 1811-12, se développe le phénomène du luddisme : un mouvement de bris de machines utilisées dans les industries les plus modernes. Contrairement à ce que certains auteurs, notamment marxistes, ont pu avancer, il ne sagit pas dune réaction primitive douvriers contre linnovation technique ni de réaction darrière-garde dartisans en déclin, mais dactions concertées et choisies contre certains employeurs qui avaient diminué les salaires(4). Le luddisme est-il criminel? Sans doute, puisquil porte atteinte aux biens et aux personnes. En outre, la violence ouvrière conduit aux organisations ouvrières. Sans le luddisme et maintes émeutes parfois tragiques, les trade-unions anglaises nauraient pu voir le jour. De même, chez nous, sans les pillages et émeutes des années 1884-85, la paie en nature naurait pas été interdite en 1887, ni le temps de travail des femmes et enfants limité en 1889. Le mouvement ouvrier prend-il pour autant un caractère mafieux? Non. Pour la simple raison quil demeure ouvrier. Ces actes criminels prendraient un caractère mafieux si les auteurs avaient intentionnellement faussé la concurrence pour le compte dun propriétaire. Cest là par ailleurs laccusation principale des patrons contre les piquets de grève. Où lon permute avantageusement le but et leffet, puisquune grève ne vise pas à trahir un patron pour le compte dun autre, comme on pourrait le suspecter du point de vue de lemployeur. Reste que, parallèlement aux associations ouvrières, cest au XIXe siècle quapparaît la mafia. Et si, depuis les années 1980, on parle de mafias, au pluriel, cest toujours en référence à son origine sicilienne. Une des caractéristiques importantes de la mafia consiste à se poser comme médiateur. Médiateur politique - où elle fait concurrence aux organisations syndicales - mais aussi et surtout économique. Cette position entre lexploitant et le propriétaire (le plus souvent absent de ses terres) a toujours été reconnue, à tel point quune fiche de police dun célèbre mafieux du début du siècle lui octroie la profession de médiateur (5). Autre mystère : comment expliquer que, malgré lexistence des moyens juridiques pour lutter contre la criminalité, le délit d association de malfaiteurs nait jamais été systématiquement utilisé contre la mafia, excepté à lépoque fasciste, avec les conséquences que lon verra? Au début du siècle, le mafieux typique ne correspond pas au mythe du brigand au grand coeur mais simpose bien plutôt comme un paysan aisé qui exploite le banditisme endémique par un échange de bons procédés. Dune façon générale, la mafia peut être considérée comme un encadrement des activités criminelles par une classe moyenne violente et parasitaire. Le préfet fasciste Mori procéda à des arrestations de masse militarisées : tout un village encerclé, toute une région totalement quadrillée. Mais, le plus souvent, la notion dassociation de malfaiteurs, comme cela apparaît dans le décret R.D. du 25 juillet 1926 n°1254, permettait, par son usage extensif, de proposer pour la relégation les personnes désignées par la rumeur publique comme chef de file, simples participants ou complices dassociations à caractère criminel ou menaçant pour la sécurité publique. Cette lutte contre le crime allait donner lieu à une révision des contrats de location de terre dans un sens favorable à la grande propriété.Le propriétaire pouvait renchérir jusquà cinq fois le loyer en dénonçant son locataire comme mafieux. Ce qui donna lieu à bien des excès.Reste que, malgré lampleur des moyens employés à sa perte, la mafia survit au fascisme. Les seuls notables locaux sur lesquels pouvaient compter les alliés étaient mafieux. La renaissance de la mafia, à la faveur du mouvement régionaliste, et aux pactoles de la prostitution et du commerce de drogue allaient bientôt permettre à celle-ci daccumuler les capitaux suffisants pour se lancer dans la spéculation immobilière de grande envergure. La relation déchange entre mafia et entreprise démontre qu entre protection, médiation et coparticipation existe un continuum (8). La criminalité, définie par le code pénal, est un terme juridique positif. On nest pas criminel selon un quelconque droit naturel. Mais ce légalisme qui doit sanctionner de façon égalitaire les infractions explicitement et préalablement définies par la loi, semble fatalement vide en labsence dégalité réelle. La criminalité au sens policier, criminologique, est toute autre puisquon ne met pas en avant le criminel comme sujet dinfraction, mais surtout lindividu dangereux comme virtualité dactes délictueux. Cette notion permet à la société de se donner des droits sur lindividu non plus en fonction de son statut (comme cétait le cas sous lancien régime (9) ), mais en fonction de sa nature, de sa constitution ou de ses variables pathologiques (situation familiale, etc.), préjugeant ainsi de ses intentions. Cette justice ne sexerce pas sur ce que lon a fait, mais sur ce quon est, et ne saurait répondre à la criminalité autrement que par un univers concentrationnaire, voire un massacre permanent. La prison constitue un paradoxe éclairant dans la mesure où elle consacre pour de nombreux délinquants le passage de lassociation à lorganisation par le contrôle permanent des autres membres et de la police sur le comportement de lancien détenu considéré comme un criminel par nature.
Voir autre article du dossier "Les criminels et leurs associations": Le Tourneur de Paris(1) |
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