"Je ris du solitaire prétendant réfléchir le monde.
Il ne peut pas le réfléchir, parce quétant lui-même le centre de la réflexion, il cesse dêtre à la mesure de ce qui na pas de centre." Georges Bataille.
Nous sommes sur terre, non pas pour réaliser un but cela serait présomptueux mais pour accomplir une tâche, une simple tâche. Cette tâche, il appartient à chacun de la découvrir.
Certains ont la chance de la découvrir très tôt, ils disposent ainsi de la plus grande partie de leur existence pour tenter de la mener à bien. Par exemple, Mozart sut dès son enfance quil serait musicien. Et cest tant mieux pour lui car il mourut jeune.
Dautres la découvrent tardivement et disposent de peu de temps pour laccomplir.
Dautres, enfin, ne la découvrent jamais. Ils tournent en rond dans la nuit, le feu les dévore, et ils rendent leur âme en ignorant la raison de leur passage sur cette terre.
Personnellement jai ressenti très jeune le sentiment quil métait attribué une tâche terrestre particulière. Mais ce nest que depuis quelques années quelle a commencé à mapparaître.
Cette tâche a commencé à se révéler au moment exact où, ayant été jeté au chômage, lintolérance du modèle économique croisa le modèle taoïste de Lie-tseu : « Qui comprend ne dit rien ; qui sait tout, lui aussi ne dit rien. Que vous pensiez que ne rien dire soit dire ou ne pas dire ; que vous pensiez que ne rien savoir soit savoir ou ne pas savoir, vous nen dites pas moins et nen savez pas moins. Mais il nest rien que Nan-kouo-tseu* ne dise pas ou dise, rien quil ne sache pas ou sache. »
Avec la fulgurance du taoïste qui découvre le wou-wei, jai su quune tâche mavait été attribuée, et je sus quelle était cette tâche.
Il nen est pas moins vrai que jai passé une bonne partie de mon existence à tourner en rond dans la nuit avec les autres, tandis que le feu nous dévorait et que nous vivions dans langoisse de ne pouvoir accomplir notre destin.
Je sais maintenant que cette errance avait pour raison dêtre de me permettre daccumuler des éléments qui, sur le moment, me semblaient saugrenus, mais qui, à lheure où je commence à comprendre, sorganisent avec la même logique quun tenon et une mortaise. La tâche qui me revient sur cette terre est celle de partir à la découverte du « centre du monde ».
Non pas le centre physique du monde, comme les héros de Jules Vernes dans le roman « Voyage au centre de la terre », mais un centre du monde humain : le point dintersection où les destins individuels sentrecroisent avec le destin collectif.
Jai la tâche de chercher, à défaut de le trouver, lorthocentre de lhumanité.
Je suis bien conscient de ce quune telle tâche peut présenter de ridicule aux yeux de ceux qui ont reçu la tâche gigantesque daccumuler une fortune, daccéder aux plus hautes marches du pouvoir ou de rencontrer Dieu entre la Bourse et la Place de Brouckère. Mais je ne suis quun ajusteur, je nai fait que deux années de géométrie et pas beaucoup plus de trigonométrie. De plus, je suis handicapé dun esprit donquichottesque. Dans de telles conditions, je nai pas à me plaindre. Au contraire, cette tâche me convient parfaitement : cest la mienne ! Je peux même avouer que jen suis assez fier.
La raison dêtre dune telle tâche mimporte peu. Dailleurs il est possible, il est même probable, que je natteindrai jamais le centre de lhumanité. Cependant, la simple pensée que je puisse men approcher, suffit à justifier, à mes yeux, ma présence sur cette planète.
Ce qui me semble important, dans notre tâche, ce nest pas tant de la mener à bien, que de savoir quon en a une. Il me suffirait dêtre capable de décrire quelques uns des obstacles que jai rencontrés dans ma tentative pour éprouver la sensation davoir obtenu une certaine réussite.
Cette seule pensée suffit à me rassurer: les quelques années qui me restent à passer ici bas seront plus riches que toutes celles qui se sont déjà enfuies. Et même si je devais mourir avant davoir eu le temps de mengager dans la réalisation de cette tâche, je partirais sans regret.
Car je naimerais pas, au bord de la tombe, avoir à ruminer des pensées comme celles du menuisier Gauny** : « Mes produits intellectuels sont perdus, tous leurs théorèmes consciencieux que jeusse voulu communiquer aux hommes senvolent desséchés, pareils aux feuilles mortes de Brumaire. Mes pensées se dispersent dans lombre et les décombres de moi-même. Ruine octogénaire, le temps souffle sur les graviers de mon corps qui seffrite au bord de la fosse. Cest une existence à recommencer. »
Quel que soit mon destin, je sais déjà que je naurai pas à me dire cela. Jai donc lassurance de ne pas mourir totalement malheureux. Un tel sentiment constitue un privilège et un luxe que peu dêtres humains aussi bien parmi ceux qui tournent en rond, que parmi ceux qui amassent fortune et pouvoir sont en mesure de partager avec moi.
Yves Le Manach
* Le Maître de Nan-kouo fut pendant plus de 20 ans le voisin de Lie-tseu, mais les deux Maîtres nentretenaient aucune relation, cela à un tel point quon aurait pu les croire ennemis. Nan-Kouo-tseu, ayant trouvé la vérité, incarnait la perfection du vide : il nentendait plus, ne voyait plus, ne parlait plus, ne pensait plus. Il était donc inutile daller le déranger.
** Gabriel Gauny (1806 - 1889), menuisier parisien, milita dans le mouvement saint-simonien dès le début des années 1830.
« Mais nul passant ne lira les crayonnages de lancien menuisier. Cest sans espoir de publication quil rassemble, sous le titre du Belvédère, ses pensées dun demi-siècle. Faute déditeur sensible à la bizarrerie de ses vues, il aurait sans doute pu prélever sur ses rentes les frais de la publication. Mais devait-il oublier les conseils quil donnait lui-même au trop économe philanthrope de luvre de Bois-Colombe, lancien tapissier Julien Gallé ?: Jetons les revenus de notre fortune à tous les vents de la délivrance humaine. Il a donc mis une partie de son bien au service de la Société de secours mutuels des anciens saint-simoniens, La Famille ; et quant à lautre, le menuisier rétif à lordre ferroviaire a succombé au charme des canaux : il la placé dans le Panama... Il na donc plus désormais les moyens de publier ces méditations qui se rattachaient pourtant au bonheur du genre humain. » Jacques Rancière, La nuit des prolétaires, éditions Fayard, 1981.
Illustration : Paulus Brun, 1996 -> 1997 personnages.