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Catherine VAN NYPELSEER, Banc Public N°68, Mars.1998
VEUILLEZ CACHER CE CORPS QUE JE NE SAURAIS VOIR A la demande de plusieurs parents denfants assassinés, ou décédés dans des conditions suspectes, une disposition qui autorise les proches à voir le corps de la victime décédée vient dêtre ajoutée à notre législation pénale: Lorsqu'une autopsie est ordonnée, les proches sont autorisés à voir le corps du défunt. Le magistrat qui a ordonné lautopsie apprécie la qualité de proche des requérants et décide du moment où le corps du défunt pourra leur être présenté. Cette décision nest susceptible daucun recours. (article 6 de la loi Franchimont). Cette revendication était apparue publiquement suite au fait que les parents de Julie et Mélissa navaient pas été autorisés, malgré leur demande, à voir les corps de leurs filles découverts dans le jardin de la maison de Marc Dutroux, en 1996. La maman de Julie Lejeune (qui exerce la profession dinfirmière) avait notamment déclaré devant les caméras quelle avait besoin de voir le corps de sa fille pour dissiper ses doutes sur le fait quil sagissait bien de celle-ci, pour se convaincre de son décès. Il ne sagit pas dun cas isolé: plus récemment, lors dun débat du dimanche sur la RTBF, la maman dun adolescent mort dans des conditions suspectes a raconté avoir été confrontée à la même réaction de la part des autorités judiciaires, dans la région bruxelloise cette fois. Quelques heures après que son fils soit sorti de sa maison, des policiers sont venus lui annoncer quil était décédé, mais on ne lui a pas laissé voir le corps. Heureusement, a-t-elle expliqué, des photos de bonne qualité sont prises systématiquement lors de lautopsie, et le fait quon lui ait permis de les voir, ultérieurement, a représenté un moment très important pour elle, par rapport au processus du deuil. Lorsque le député Antoine Duquesne a expliqué à la télévision que le projet Franchimont, qui venait dêtre voté ce jeudi 5 mars par la Chambre (ce qui termine son parcours législatif), comprenait notamment une disposition permettant aux proches des victimes de voir le corps du défunt, il ne paraissait pas très convaincu de lintérêt de la chose. Si cela peut leur faire plaisir, avait-il lair de dire... Imaginez donc quun de vos proches disparaît. Tout dun coup, vous en êtes sans nouvelles, vous ne savez pas du tout ce qui a pu se passer. Puis le temps passe, une enquête judiciaire a lieu, à laquelle vous êtes très peu associé(e). Vous critiquez cette enquête, vous estimez quon ne fait pas tout ce qui serait possible pour retrouver la personne disparue, pour des raisons diverses: Puis, soudain, ces mêmes autorités judiciaires desquelles vous nêtes sûrement plus convaincu(e) (à tort ou à raison, peu importe), du discernement, de la compétence, de lindépendance, de la probité, de la précision, de la fiabilité, du professionnalisme, vous affirment avoir retrouvé le corps, très abîmé, de votre proche disparu, mais que vous ne pouvez pas le voir, et devez les croire sur parole, il est évident que votre première réaction, à vous qui avez gardé espoir si longtemps, et à raison, contre presque lensemble du pouvoir judiciaire de votre pays, sera de ne pas les croire. En tout cas, il nous paraît évident que des adultes ont le droit de décider sils souhaitent ou non voir le corps de leur proche décédé. Le magistrat peut (ou doit, sil a quelque humanité) les avertir de létat du corps, leur suggérer de se faire assister (dun parent, dun psychologue, dun curé, dun(e) ami(e)...), mais de quel droit certains se sont-ils permis de le leur interdire, et de les forcer à mettre en terre un cercueil scellé dont ils nétaient pas sûrs du contenu? Cette attitude doit assurément être fort répandue dans la magistrature, puisque un magistrat qui représentait lAssociation syndicale de la magistrature (asm), censée être progressiste, lors dun débat dominical à la télévision, le 15 février dernier (donc peu avant le vote de la loi), Chantal Pensis, a affirmé quelle ne savait pas si, le cas échéant, elle permettrait à des proches de voir le corps de la victime, parce quelle estimait personnellement que ce spectacle, quelle ressentait déjà elle-même comme très difficile à supporter, devait lêtre dautant plus pour des proches de la personne décédée. Lerreur est de vouloir décider à la place des personnes concernées de ce qui est bon pour elles. Maintenant, comment se fait-il que les magistrats chargés de lenquête détenaient ce pouvoir dinterdire à la famille de voir le corps du défunt? Sagissait-il dun banal abus de pouvoir, ou bien en avaient-ils le droit ? Daprès un spécialiste en droit pénal, le juge dinstruction étant un juge, il a notamment des pouvoirs qui ne reposent pas sur des textes les lui conférant explicitement, mais qui dépendent très largement de son appréciation personnelle. Lorsquil sagit de personnes vivantes, les pouvoirs de contrainte du juge dinstruction sont limités (par la Constitution, par les lois). Ce nétait pas le cas pour les corps des personnes décédées, jusquau vote de la loi Franchimont en ce début du mois de mars. Tout ceci montre à quel point il est utile pour les magistrats de sortir de leur tour divoire, et de confronter leurs systèmes de référence à ceux du reste de la société. Leur volonté disolement, parfois dans un souci légitime dindépendance, peut aboutir à ce quils vivent dans des cercles fermés partageant des conceptions paternalistes en décalage négatif avec le reste de la société. Pour une fois, il nous semble que le pouvoir législatif a joué son rôle bien à propos par rapport au pouvoir judiciaire, même sil faudra voir en pratique si la disposition telle quelle a été finalement votée (la deuxième partie, restrictive, a été ajoutée contre lavis de certains parlementaires et parents) est satisfaisante.
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