Ayant fait une consommation abusive dargile ventilée et de Boldoflorine, et bien quen ayant cessé la consommation depuis plusieurs jours, je souffrais dinsomnies qui me portaient à lire tard dans la nuit.
Cette nuit-là, je lisais Le Patriote, un roman de Pearl Buck, racontant lhistoire de létudiant Wu I-wan, fils dun puissant banquier de Shanghaï, qui, gagné par la fièvre révolutionnaire, adhère au Parti communiste. Alors que le Parti sapprête à favoriser, les armes à la main, la prise de la ville par Chiang Kaishek, son père apprend à I-wan que Chiang les a trahis en négociant secrètement avec les banquiers et va faire exécuter les communistes.
Avant quI-wan ait le temps de prévenir En-la, son ami, et Pivoine, la jeune esclave, le banquier presse son fils de sembarquer pour le Japon, afin de se mettre à labri chez M. Muraki, son ami Japonais. I-wan, qui tente de sabîmer dans loubli, ne peut sempêcher de penser à ses amis dont il se sent responsable de la mort. Les passagers embarquent sur la chaloupe qui va les mener à quai. Pearl Buck écrit :
« La chaloupe traversa en soufflant les eaux unies et brillantes. Subitement, une pluie coupa en biais lespace ensoleillé; elle tombait, argentine et fraîche.
Une voix américaine annonça :
«Véritable temps de Nagasaki.
Cest ce qui leur donne les plus beaux jardins du monde », dit un autre.
Au-dessus deux, le nuage étendit un bras sombre vers le soleil. Linstant daprès il disparut et la pluie cessa. »
Je nai jamais été étudiant à Shanghaï ni un riche oisif occidental, je nai jamais été en Chine ni au Japon, pourtant, peut-être à cause de linsomnie, le contraste entre le déchirement du héros et les impressions exotiques des voyageurs menvahit dune émotion prégnante, comme lorsquon redécouvre au fond dun tiroir un caillou ramassé sur une plage.
Je fus alors traversé par lidée de ma mort. Cette idée ne me renvoyait pas à langoisse de mourir, mais au sentiment que je navais pas vécu lessence de la vie, que ma vie nétait pas digne dun événement aussi important que la mort. Cela ne me renvoyait pas à ma condition sociale, mais au lot de tous les hommes : un banquier, pas plus que moi, et peut être moins que moi, ne connaît lessence de la vie. Ces voyageurs, la mer, la pluie, le soleil, les plus beaux jardins du monde..., moffraient une vision de ce que pourrait être cette essence. Transpirant entre les draps, des lambeaux de lecture denfance, des estampes de Hiroshige, me submergèrent dun flot de sensations et dimages nostalgiques.
Je me demandai pourquoi les sentiments procurés par des événements que nous navons pas vécus, des voyages que nous navons pas fait ou des gens que nous navons pas rencontrés, peuvent nous paraître privilégiés, plus vrais que ce que nous vivons réellement ?
Nos sentiments ne se limitent pas à notre travail, nos opinions ou lamour de notre famille, mais sétendent à un univers inexploré, qui peut être joyeux ou triste, exotique comme des souvenirs dAfrique ou de Bretagne, émanant de souvenirs réels pénétrés de rêves, et qui nous font entrevoir une dimension de lexistence que nous voudrions réelle. Cette sensation nest pas seulement un souvenir impressionniste, cest la manifestation fragile dune dimension de la vie dont nous nous ne connaissons pas laccès. Au delà de la pensée rationnelle, il existe un monde qui nexprime ni lidée dun début ni lidée dune fin, mais qui témoigne au contraire de notre inachèvement. La nostalgie, telle que je la ressens, névoque pas seulement un regret du passé, elle en est la réinvention poétique, cest une émotion qui appartient au présent. Limpression que ce sentiment appartient au passé nest quune ruse de limagination.
Cela me faisait penser à la voiture de Lucette où sentassaient feuilles mortes, fleurs séchées, galets, bouts de racines, plumes doiseaux ou squelettes de petits mammifères... Tous ces objets, qui étaient la matière de son imagination et de son travail, transformaient sa voiture en antre de sorcière; pour moi ils représentaient des aspects de la mort que lon avait tenté darrêter.
Que la nostalgie soit éveillée par des émotions que nous avons nous-mêmes connues, par des émotions que dautres ont connues et quils nous font partager, par des émotions que nous ne faisons quimaginer, elle nous renvoie toujours à des sensations émouvantes, seules des sensations émouvantes peuvent produire des sentiments aussi délicats et complexes. Je voudrais que tous les moments de ma vie, de la vie de mes amis ou de la vie des étrangers, me procurent de telles émotions. Comme nos vies seraient riches ! Jimaginais une vie entière reposant sur cette sensation de nostalgie, jimaginais des techniques capables de la produire à volonté, capable de semparer des passants dans la rue.
Comme je me laissais aller à ces songeries, je pensai à mon après-midi. Javais passé plusieurs heures à chercher une citation de Guy Debord que je navait pas retrouvée et qui disait à peu près : Désormais lInternationale Situationniste doit être lavant-garde de la révolution prolétarienne, ou quelque chose daussi trivialement ridicule. A lidée de ces heures passées à feuilleter des livres, des heures dépourvues de toute nostalgie, je me disais que ce nétait pas Debord qui aurait pu stimuler de telles émotions.
A peine avais-je formulé cette pensée, que je fus submergé par le souvenir de mes premières lectures situationnistes. Les artistes situationnistes, en voulant critiquer la misère de la vie quotidienne, ne cherchaient pas à créer des oeuvres matérielles, mais des sensations, des états dâme. Au delà de la forme, ils avaient tenté de capter le secret de lart: lémotion immatérielle et fugitive de lacte créatif par laquelle lart a le pouvoir de nous émouvoir.
Lidée centrale des situationnistes était la construction concrète dambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Pour eux, la dérive était la pratique dun dépaysement sensoriel par un changement hâtif dambiances variées. Ils voulaient construire des impressions capables de déterminer la qualité dun moment. Ils voulaient que leurs créations soient sans avenir et les concevaient comme des lieux de passages. Pour eux, le principal drame affectif de la vie, sa richesse aussi, résidait dans la sensation de lécoulement du temps. Si «le goût du faux-nouveau exprime sa nostalgie malheureuse», le goût du vrai-nouveau exprime sa nostalgie heureuse. Tout, dans leur pratique, mapparaissait comme une tentative de maîtriser la nostalgie. Cest pourquoi les instruments expérimentaux quils avaient inventés mapparaissaient non seulement comme des moyens de subversion, mais aussi comme des moyens favorisant lémergence de la nostalgie. Ils voulaient subvertir le monde en lenvahissant avec les sentiments humains les plus émouvants. Comme une ondée sur un jardin de Nagasaki.
Refermant le livre de Pearl Buck, je pris conscience que ce livre que je tenais entre mes mains me venait de ma mère, décédée depuis 13 ans. Jen avais hérité quelques mois plus tôt, lorsque, notre père décidant de rester dans sa maison de retraite, nous avions, avec mes soeurs et mes frères, procédé à la dissolution du foyer familial et partagé nos pauvres reliques. Les taches ocrées qui apparaissaient sur le papier jauni du livre étaient les marques de salive que le doigt de mère avait laissées en tournant les pages, et se révélaient, après les années, comme un message à lencre sympathique. Une nouvelle vague de nostalgie me submergea.
Il était plus de deux heures du matin et, en dépit de labsence de sommeil, jéteignis la lampe de chevet. Me tournant et me retournant entre les draps, je me demandai si le mot nostalgie était bien celui qui correspondait au sentiment que je voulais saisir. Je mendormis au petit matin. A peine levé, je ressentis le besoin découter Le tombeau des regrets de Sieur Sainte-Colombe, interprété par Nikolaus Harnoncourt. Puis je consultai le Petit Robert. Je découvris que nostalgie venait du grec nostos (retour) et de algie (douleur). Le dictionnaire faisait une citation classique de Balzac : « Cette nostalgie produite par une habitude brisée. » et une autre de Saint-Exupéry, qui reçut immédiatement mon adhésion : « La nostalgie cest le désir don ne sait quoi. ». Ainsi, que le mot soit ou non utilisé à bon escient, un autre homme que moi avait éprouvé le sentiment que la nostalgie nest pas seulement liée au passé, mais quelle peut aussi exprimer lidée dun désir inconnu et immédiat. Rassuré, jallai tremper mes tranches de cramique dans ma tasse de thé, regrettant mes croissants parisiens.
Le ciel était noir et bas, et il pleuvait à verse sur Jette. La journée sannonçait épatante.
Yves Le Manach