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Serge KATZ, Banc Public N°70, Mai.1998
L'ETAT D'URGENCE ET SON MARKETING Le présent article constitue le dernier né dune longue série consacrée au système judiciaire belge. Lorsque, pourtant, fut entreprise cette série, nul ne pouvait prévoir lurgence actuelle de réformes en matière de police et de justice. Le Gouvernement se hâte donc dinstaller les «entreprises publiques de sécurité» et de «moderniser» la justice. Mais malgré les déclarations de prise de conscience fulgurante et de résolutions impétueuses, la nouveauté de ces réformes paraît fort douteuse.
Transformez lun de ces trois piliers, et vous ne serez plus en Belgique. Pourtant les choses évoluent. Cest manifeste. Mais en vérité la seule chose qui a changé, cest l «ennemi». Ou plutôt, cest toujours le même, mais il a changé diaboliquement dapparence. Car cest là précisément le caractère monstrueux et malsain qui fait de lui l «ennemi». «La Belgique est la boîte aux lettres des Etats-Unis». Ainsi sexprimait Léo Tindemans lorsquil occupait encore un cabinet ministériel. Savait-il alors quaucun de ses successeurs noserait plus cette sorte de déclaration? Il y eu la construction de lEurope, la chute du mur de Berlin et le triomphe du libéralisme moderniste. Dès 1980, les technologies modernes posaient le problème de leur contrôle démocratique. Louis Tobback (cest bien lui et non son frère!) propose alors une loi interdisant la gendarmerie de se procurer ou conserver des renseignements sur «les activités philosophiques, culturelles, syndicales et politiques» (Documents de la Chambre, 1979-80, 583, n°1). Le renseignement a toujours été la tâche de la gendarmerie, héritière en cela de la police napoléonienne. Cest même là «sa seconde nature», comme laffirmait encore il y a peu son commandant récemment démissioné. A cette époque, la gendarmerie reste cependant un corps darmée et demeure en caserne jusquà ce quon lappelle en renfort pour le maintien de lordre. Elle ne descend pas encore dans la rue comme le demande la nouvelle école. Mais déjà «il est bien connu que la gendarmerie à incorporé ces progrès technologiques dans sa tâche préventive.» (Ibid) Le 19 juin 1980, une commission du Sénat entame une enquête sur les activités de lextrême droite et le fonctionnement de la gendarmerie en ce qui concerne le maintien de lordre. On parlera deux ans plus tard du WNP et des taupes à la Sureté de lEtat, du couple Bouhouche-Beijer et du vol darmes sophistiquées dans les locaux mêmes de la gendarmerie. Et puis, cest lépisode des Tueurs du Brabant et des Cellules Communistes Combattantes. Jean Gol est alors ministre de la Justice. Il met en place le Groupe Interforce Antiterroriste (GIA !) regroupant tous les services de police et de renseignements, à lexception des polices communales. Lenquête su r les CCC sera coordonnée par le GIA et un magistrat national. Mais ce sont les parlementaires eux-mêmes qui durent reprendre les recherches concernant les tueurs. Où lon voit déjà quune commission parlementaire doit pallier à lincapacité de la justice et de la police. Cétait le bon vieux temps. En 1984, le commandant Beernaert, plaidant dès alors pour une police européenne, voyait encore dans le «crime organisé» les seules activités transfrontalières du trafic de stupéfiants, de la contrebande darmes et du terrorisme (Revue de la gendarmerie, janvier 1984, n°98). Depuis, les choses (et les politiques) ont bien changé. Leffondrement du bloc de lEst a supprimé le climat de guerre froide qui présidait à la politique sécuritaire, si bien quen mai 1988, les socialistes peuvent impunément semparer des ministères de lIntérieur et de la Défense avec Louis Tobback et Guy Coëme.
Tobback, comme beaucoup dautres, désire deux choses : revaloriser limage de la police, fort ternie par les épisodes des Tueurs et du Heysel et moderniser pour accroître le rendement policier. Pour «rendre la police plus proche des citoyens», il sinspire du «community policing». Cette nouvelle tendance, venue dAngleterre, tentait depuis les émeutes de Brixton de revaloriser limage de la police en cherchant lassentiment de la population. Elle veut remettre à lhonneur les prestations de service et lapproche préventive par la création déquipes de quartiers, polices des immigrés, assistants de police et autres projets de surveillance de quartier, comme chez nous aujourdhui. Les responsables policiers espèrent une loi qui distribue une fois pour toutes les tâches. De leur point de vue, la gendarmerie, qui fait encore partie de larmée, devrait uniquement soccuper des «missions spécialisées et supra locales». Mais Tobback ne veut pas dune telle réglementation.Les polices communales sont dirigées par les différents bourgmestres. Et bien que ceux-ci, par ailleurs, ne soient pas élus de manière totalement démocratique, cette dépendance institue un certain contrôle politique hérité des vieux pouvoirs prérévolutionnaires des villes. Quant à la gendarmerie, comme le remarque la Commission sur les Tueurs, elle se contrôle elle-même. Mais, elle aussi vit avec son temps. Le «community policing» ny sera pas à lordre du jour avant la démilitarisation de 1991. Mais déjà le commandant Berckmans met laccent sur la prévention. Il se veut le directeur dune grande «entreprise de sécurité» et, à linstar de lenquête menée par la société multinationale «Team Consult», veut relever sa «productivité». La gendarmerie se voit alors déjà le modèle dune super police acquise aux technologies et méthodes de gestion modernes, afin dentrer en position de monopole sur le nouveau marché de l a sécurité. Cest quen labsence du prétexte communiste, le libéralisme triomphant doit maintenant gérer un chômage structurel et une misère croissante. On assiste à la multiplication des métiers «sociaux», à lengagement massif de personnel à des tâche de contrôle social, mais aussi à la privatisation croissante des services de gardiennage et de sécurité. De même, selon les gourous de l»entreprise policière», celle-ci doit être «à lécoute de ses clients». Le produit «sécurité» est lancé sur le marché exactement comme une nouvelle marque de poudre à lessiver.
Que la montée de lextrême droite fut inéluctable ou non, il est clair que les partis gouvernementaux - et en particulier le SP - se mirent à courir derrière le Vlaams Block. Sur linstigation de la commission sur les Tueurs, le ministre de la Justice Melchior Wathelet institutionnalise dans une circulaire secrète du 24 avril 1990 les «techniques spéciales dinvestigation» afin de lutter contre laggravation de la criminalité. Cela revient à autoriser les interventions «proactives» sans directive claire ni règle l égale. On appelle recherches proactives les observations systématiques, écoutes téléphoniques, informations par indicateurs rémunérés, opérations spéciales et autres radioscopies de population afin de dépister les criminels «potentiels». Bref, il sagit dintervenir de façon anticipative sans passer par les méthodes et preuves traditionnelles comme les aveux et dépositions de témoins, à linst ar de la récente proposition de loi 342. A la même époque, le «plan de la Pentecôte» du Ministre Maertens répond au rapport de la commission des Tueurs. Ce plan sera à lorigine des diverses collaborations interpolices qui mèneront à la démilitarisation de la gendarmerie. Le ministère de lIntérieur deviendra alors un véritable ministère de la Sécurité. Mais déjà les accords de Schengen avait rendue obligatoire la collaborati on policière et léchange de données «en prévention des faits punissables». Ainsi, les «concertations pentagonales, zones inter-poli ces, et partages des fichiers de renseignements» joueront en faveur de la gendarmerie. Après les «émeutes» de 1991, Tobback charge celle-ci de glaner des informations dans les milieux immigrés. De son côté, Wathelet veut traîner les fauteurs de troubles devant u ne «justice accélérée» - terme que reprend aussitôt son collègue de lIntérieur pour y joindre des «sanctions alternatives» contre l a petite criminalité, non sans critiquer le «laxisme» du Parquet et le non-professionnalisme des services communaux de police.
A lIntérieur jusquen 1994, Tobback est très certainement lun des principaux architectes de la démilitarisation de la gendarmerie. Lennemi traditionnel nest plus. LOTAN permet à la gendarmerie de se désengager de ses tâches militaires. Le nouvel ennemi se nommera criminalité organisée. Et tandis que le gouvernement continue à jurer par les anciennes structures policières, le pouvoir du ministère de lIntérieur croît toujours plus. Fin 1992, le gouvernement conclut des «contrats de sécurité» avec les «villes à problème». Cela sinscrit dans le concept de «community policing». On voit se constituer des conseils consultatifs de prévention. stimuler la participation du public est deven un objectif en soi. On découvre les «groupes à risque», constitués de «noyaux durs» qui forment bientôt les «bandes organisées». E t lon confond le plus souvent la réalité - les problèmes de logement et despace des classes populaires des villes - avec lombre de la «mafia». Or, la gendarmerie, alors démilitarisée, peut maintenant se considérer comme une entreprise de services parmi dautres, et va pouvoir toujours plus chasser sur le terrain de ses concurrents. Les gendarmes sont eux-aussi bientôt initiés aux arcanes du «community policing» et se recyclent en «Contacts et gestion des conflits». Dautre part, face à la menace douteuse de la mafia russe et suite à commission denquête sur le «trafic dêtres humains», des réformes radicales de la police et de la justice simposent. Pour Tony Van Parijs, alors parlementaire, il était déjà très clair «quune collaboration coordonnée entre les services de police nest pas réalisable au sein des structures organisationnelles, administratives et démocratiques telles quelles existent aujourdhui (...) Ma conclusion est ferme: nous devons en arriver à une police intégrée, au sein de laquelle les trois services de police seront fusionnés en une police unique» (Cit. p. 164). Les conséqences de laffaire Dutroux sont encore trop incertaines pour quon puisse en faire ici un commentaire objectif. Mais on peut déjà observer que le recours systématique aux commissions parlementaires en matière judiciaire suite aux incuries des services de police amène toujours le même processus. Le crime organisé existe, bien sûr. Et nous avons tenté de le cerner dans ses relations mêmes avec le monde politique et les services de police (voir BP n°63 et 65, «Les criminels et leurs associations», octobre et décembre 1997). Mais si les commissions examinent de vrais problèmes à la lumière des renseignements dune gendarmerie en situation de quasi monopole quant aux informations, elles ne peuvent quattiser une psychose jusquà donner aux services concernés des pouvoirs extrêmes. Or ces nouveaux pouvoirs de police sont moins dirigés contre la grande criminalité que contre la délinquance des rues que lobligation scolaire jusquà 18 ans a automatiquement augmentée sur le plan statistique.
Le mois dernier, on a vu par quels mécanismes la justice, même pénale, avait évolué vers un modèle contractuel de négociation permanente entre les parties. Le processus, comme on la montré, met le plus souvent de côté le rôle du juge pour accroître celui du Ministère Public et des «experts». On a vu que la notion de «dangerosité», de «ville à problème» et de «criminel potentiel» alliait deux discours : celui dun droit civil perverti et celui, médico-social, des sciences sociales et criminologiques. On a vu enfin que le nouvel arsenal judiciaire visait moins les actes délictueux que la personne même sur laquelle pèsent des soupçons. En matière de médiation, le «community policing» a développé un système de dénonciation et de clientèlisme qui confine au ra cketage des plus démunis. De même que les fameux «contrats de sécurité» masquaient linégalité des corps de police, la logique contractuelle et marchande exercée en justice prend comme supposé légalité de parties qui sont inégales par nature. Légalité réelle est non seulement moins assurée, mais, en labsence de tout tribunal, elle nexige même plus de garanties formelles, même en droit pénal. Loin dêtre la justice souple dont on nous avait parlé, cette nouvelle procédure constitue une justice expéditive pour tous ceux qui auparavant ne seraient pas passé devant le tribunal vu le peu de gravité de leurs actes délictueux. La médiati on ne va donc pas désengorger les prisons et alléger les juges. Elle ne sert quà augmenter la pression sur les plus petits délinquants. Ou plutôt à produire le délinquant en stigmatisant un individu. De même, la procédure pénale accélérée accroît le rôle des verbalisants et des magistrats spécialisés du parquet. Ensemble, ils mènent à un train denfer les condamnations les plus rapides, le plus souvent sans témoin ni véritable dossier puisque celui-ci doit être constitué dans les 24 heures. La Commission Dutroux avait remarqué la focalisation des services de police sur la petite délinquance. Mais ça na rien changé - au contraire - à linterprétation gouvernementale de ses conclusions. Serge Katz |
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