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Serge KATZ, Banc Public N°71, Juin1998
NEW YORK SUR SENNE Au sujet des soi-disant «émeutes» à Saint-Josse
Le "Quartier" Il ny a pas eu démeute mais une simple et tragique bagarre, qui toutefois pose de vrais problèmes que lon dissimule sous le nom d»émeute». La plupart des habitants sont musulmans. Pas plus que les catholiques ils napprouvent la prostitution. Ils ont par ailleurs encore de nombreuses choses en commun avec les bonnes familles catholiques de notre pays : de nombreux enfants, des origines paysannes, une structure familiale élargie très hiérarchisée et fondée dune part sur la figure du père et, dautre part, sur la solidarité entre les «frères» qui, dans leur situation de relative pauvreté, agissent sur un commun territoire. La morale religieuse pose donc bien un «problème» face au stupre de «Babylone», mais lurbanisation progressive de ces travailleurs immigrés l aplanit. Cest que le musulman citadin nest pas plus religieux que le catholique, au point que certains ne prient quà létranger (donc en Belgique) et, histoire de ne pas perdre leur identité mixte, redeviennent athées au pays. Pas de fanatisme donc. Juste de lhypocrisie comme dans toute religion. Une prostitution bien encadrée La prostitution sest développée naturellement à proximité de la gare, mais profita surtout du chantier Nord et du Centre de Communications Nord (CCN) pour exploser sur des terrains publics ou privés «en friche» quelle suit au fur et à mesure de leurs mouvements. Le Quartier qui nous intéresse est pourtant un «vieux» quartier de carrées, louées entre 20 et 40.000 francs et surtaxées par les propriétaires et pouvoirs communaux lorsque ceux-ci ne se confondent pas. Il sagit donc dune prostitution officielle, protégée par les autorités avec les émoluments dusage. Toutes ces filles, y compris celles des carrées, vont faire leurs emplettes et téléphonent dans les commerces du quartier où elles rencontrent naturellement les habitants immigrés. Ils se côtoient donc durant leurs heures de «non-travail» - en principe. Cela ne pose pas de problèmes avec la prostitution fixe, dans la mesure où lon y rencontre surtout un proxénétisme immobilier. Mais les proxénètes des «nouvelles» participent dune toute autre conception du lieu et du temps de travail, puisque leur territoire demeure extensible, nétant pas délimité par une propriété officielle, sinon celle issue dune violence immédiate et visible. Que sest-il passé? «Un Dominicain découpe deux Marocains dont un gravement. Le quartier manifeste sa colère». Aucun journal ne se serait satisfait dun titre aussi objectif. Ca ne se vend pas. Et puis, il ne faut pas confondre La Lanterne, ou même Le Soir avec Le Monde. Poussant lanalyse à un point qui ne dépasse pas les rumeurs, la presse sen remet donc aux pistes frayées par les plus retentissantes des récentes enquêtes de gendarmerie. Premièrement, il y a un mois, on a découvert un réseau terroriste islamique lié au trafic de drogue dans diverses communes des faubourgs. Deuxièmement, on a vu des personnes adultes en djellabas observer la foule des Marocains en colère. Or, toute personne qui se promène en djellaba est un intégriste. Donc, lémeute a été manipulée par les intégristes. Cest simple et efficace. Mais ça ne marche pas avec tout le monde. Aussi Le Soir publie-t-il deux jours plus tard (21 mai) linterview dun responsable de mosquée condamnant la prostitution mais insensible à «un règlement de compte entre des souteneurs Sud-Américains et Marocains» La presse locale se met au garde-à-vous et lon voit se multiplier les photos de policiers qui arrêtent des proxénètes. Le problème se situerait donc entre les putes et les jeunes du quartier, tous plus ou moins proxénètes. Pour preuve : les jeunes cassent les vitres des carrées et du café dans lequel la bagarre a eu lieu. Par ailleurs, on se focalise sur le frère de la principale victime (2), que lon interroge et photographie à tour de bras sur le terrain dans des attitudes pour le moins agressives. Le frère de la victime pouvait-il montrer un autre comportement, moins subjectif? Évidemment non, mais limage fait passer les émotions, bientôt étayées par les notions policières telles que «bandes organisées». Ensuite, plus rien... Relayer les fantasmes les plus rocambolesques et les sources les plus extrêmes pour créer lémotion: voilà le B.A. ba de notre journalisme... Le lecteur comprendra mon dégoût lorsquil saura lironie dun tragique événement qui eut lieu au départ pour une simple place de parking. Comment peut-on mourir pour une place de parking? Cest ce que ne sauraient expliquer les journaux sans démoraliser la population. Pourtant, ce nest pas rien, une place de parking, surtout dans une petite rue à grande circulation qui valorise fortement ses trottoirs (3). Comme les victimes sont de ce quartier qui ressemble à un village, la rue de la Rivière se trouve bientôt noire dune foule révoltée qui demande justice. Comme la police ne réagit pas assez vite à leur goût, des «jeunes»- qui ne sont pas non plus des enfants de coeur mais peuvent dépasser 30 ans - commencent à casser la vitrine du café concerné puis dautres alentour. La gendarmerie - qui possède une école place Rogier - apparaît pour rétablir lordre. Lémeute de Saint-Josse ne prendra pourtant fin quà larrestation de lagresseur, après la visite des appartements du grand immeuble où il sétait réfugié. Le lendemain, les autorités interdisent louverture des carrées jusquau samedi suivant. Le surlendemain, les prostituées montent à lhôtel de ville. Leur «marche pour la paix» consiste à défendre leur travail. Mais la population locale les bombardent doeufs, dautant plus que certaines putes ne sont autres que des travestis peu appréciés des musulmans. Pendant ce temps, létablissement concerné par le drame est sévèrement gardé par deux hommes bien baraqués. La police multiplie les rondes. La gendarmerie stationne un peu plus bas. Enfin, le blessé le plus grave est déclaré hors de danger. Le quartier se calme. Durant une semaine la chasse aux prostituées illégales fut ouverte par la police communale. Mais lorsquon sait que pour cent demandes de légalisation, cinq seulement sont accordées, il semble quon a pas fini de chercher une solution... La mémoire Dans ce quartier du nord de Bruxelles, tout le monde est très pauvre et pourtant, on y gagne beaucoup dargent. Entouré des plus audacieuses créations du plan « Manhattan «, du « Centre de Communication Nord « et de prestigieux hôtels, le quartier, autrefois Marocain, est progressivement investi par les Turcs qui, grâce à leur expérience du bâtiment, tentent, selon leurs moyens, de transformer quelques taudis en logements habitables. Quant aux autres, ils vivent pour la plupart dans des habitations communales de bas standing. Le «plan Manhattan», comme le rappelait Georges Timmerman (4), est devenu le «symbole (international) de lanti-urbanisme : technocratique, gigantesque, asocial. Les autorités ont dépensé 20 milliards dans le projet. Dix mille habitants ont été chassés des lieux. Résultat : un quartier qui donne leffet davoir été bombardé et, au milieu, quelques tours, un quartier de bordels, des terrains vagues qui font office de terrains de foot». Depuis 1991, des tours prévues ont poussé et lon ne joue plus au foot dans les terrains vagues sévèrement gardés. Non pas que ceux-ci disparaissent, bien au contraire, mais parce que cest maintenant tout le quartier, et non plus le seul CCN, qui sest transformé en mass private properties : «une notion de propriété vague, où la limite entre les domaines privés et publics est insaisissable. Une forme durbanisme qui, comme un aimant, attire la petite criminalité et, par ricochet, les firmes de gardiennage. « Oui. Mais, dans le cas qui nous occupe, où est la criminalité et où est le gardiennage? Le plan (voir page 3) montre le lieu de la rixe par rapport au «quartier nord» : cest la croix entourée dun cercle sous le trait-dunion de Saint-Josse. Si lEst du chemin de fer semble protégé des grands chantiers, cest quon oublie plusieurs choses : On ne sattardera pas ici sur la spéculation immobilière et les immenses fortunes quelle a réalisé. On ne parlera pas de VDB, De Pauw, Blaton et consorts, parce que ce ne sont quand- même pas des criminels. Et on ne dira pas que les innombrables mètres carrés furent remplis au détriment des deniers publics mais à lavantage de la spectacularité des pouvoirs privés et publics. Quimporte si le terrain de la tour Morgan (n° 3 sur le plan) fut exproprié pour 1.200 F/m2 par Saint-Josse qui revendit à 12.000 F/m2 tandis que Largent ne pousse pas en pissant sur du béton. Leffrayant est que cette richesse a été produite pas ceux-là mêmes qui ne trouvent plus de logements décents. Labsurde est que cette somme de travail humain matérialisé ne sera utilisé - encore quimproductivement - durant fort peu de temps avant de disparaître pour un projet encore plus « moderniste «. Lan 2000 est au trentième étage, mais le Moyen-âge féodal demeure au rez-de-chaussée. Comment croire que, dans ces conditions structurelles, les autorités puissent lutter réellement contre le proxénétisme? Mais jusquà quand mourra-t-on encore pour une place de parking? Serge KATZ
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