|
|||||||||||||||
|
|
|||||||||||
|
Yves LE MANACH, Banc Public N°74, Nov.1998 LE QUARTIER OU LE NEGATIF TENAIT SA COUR Certains de mes lecteurs napprécient pas que je traite de lInternationale Situationniste, soit quils ne connaissent pas ce sujet qui les ennuie, soit quils trouvent que lI.S. est une vieille histoire. Dautres, au contraire, apprécient ce sujet et en voudraient davantage. Dautres, enfin, tout en étant concernés par lI.S., napprécient pas la façon dérisoire dont jen parle et me considèrent comme un traître. LI.S. fut la dernière avant-garde artistique de ce siècle. Les instruments dinvestigation critique quelle mit au point, la dérive, le détournement ou la création de situations, ne me semblent pas avoir fait lobjet du développement quils méritaient.Les lois fondamentales du détournement et de la création des situations, telles quelles ont été définies par lI.S., sont la dévalorisation du sens initial de la structure détournée et lorganisation dune nouvelle signification qui confére à cette structure une nouvelle portée. Les situationnistes nont appliqué ces lois que dans la perspective de la critique de lart ; en ce qui concerne la critique sociale, ils ont adopté le point de vue orthodoxe du prolétariat. Or, il me semble que ces instruments peuvent être étendus à la critique sociale et, en permettant que la pratique désigne immédiatement son objet, en finir avec les pratiques séparées du gauchisme et du militantisme. Cest cette partie non développée de lI.S. qui fait que je my intéresse encore. Mes années denfance se sont déroulées dans le quartier Sèvres Babylone. Je fréquentais lécole maternelle de la rue Vanneau (où vécurent Karl Marx et Georges Darien, et où vivait encore André Gide), puis lécole primaire de la rue Chomel. Avec mon jeune frère et ma jeune sur, nous allions jouer au square Commaille ou au square du Bon Marché. Bientôt jallai au patronage Olier, rue dAssas... Durant cette époque, je rencontrais souvent Michèle Bernstein et Guy Debord qui habitaient rue du Bac et venaient se détendre, eux aussi, au square Commaille. Je croisais également leurs amis de lInternationale Lettriste, que ce soit Place Saint-Germain des Prés où le brouillard dissimule des rendez-vous qui tournent au suicide ou au Marché Mabillon, où ils prenaient des vues pour la première version imagée du film de Debord, Hurlements en faveur de Sade. Mais ils ne me remarquaient pas car les plus jeunes dentre eux avaient au moins 10 ans de plus que moi. En 1956 ma famille a traversé le Boulevard Michel et nous nous sommes installés dans le cinquième arrondis-sement, en face de la mosquée, entre le Jardin des Plantes, les Arènes de Lutèce et léglise Saint-Médard. Comme je continuais à aller à lécole rue du Pont de Lodi, je continuais à rencontrer Michèle Bernstein, Guy Debord et leurs amis. Dans un quartier qui comptait plus déditeurs, de galeries dart et dantiquaires que de boucheries et de bar-tabacs, je navais nullement été préparé au travail industriel. Cependant, nayant pas compris comment lon jouait au jeu de légalité des chances, jéchouai rapidement dans un centre dapprentissage de la rue Boinod, dans le dix-huitième arrondissement. Ayant passé mon CAP, je me retrouvai ajusteur dans une usine daviation, à Courbevoie. Durant ces années, qui ne sont pas les plus joyeuses de mon existence, je rencontrai rarement Bernstein, Debord et leurs amis qui, entre-temps, étaient devenus situationnistes. Ils nappartenaient pas à cette catégorie de gens qui fréquentent le dix-huitième arrondissement ou Courbevoie. Jai passé une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence à croiser Bernstein, Debord et leurs amis, mais ce nest quen 1963, à mon retour dAlgérie, alors que jhabitais à la Porte Saint-Ouen (encore dans le dix-huitième arrondissement), quOdette me mit entre les mains les premiers numéros de la revue situationniste. Après le parti communiste, jétais devenu sympathisant de lultra-gauche. A cette époque je subissais bien plus quaujourdhui les influences de louvriérisme, si bien que je ne parvins pas à trouver un intérêt immédiat pour les thèses situationnistes, imprimées sur papier glacé, et qui me paraissaient trop spécialisées dans la critique de lart pour être dune quelconque utilité à lémancipation dun ajusteur. Ce nest quen août 1964, lors dun voyage en train entre Paris et Hossegor, quen lespace dune nuit je dévorai numéro 9 de lI.S. que Nathalie avait glissé dans son sac à dos. Je passai ces vacances sur les plages landaises à lire et à relire cet exemplaire cétait la seule littérature que nous avions avec nous et à en discuter avec Danièle et Nathalie. De retour à Paris, Nathalie me procura dautres numéros de la revue. Je navais plus de préjugés contre le papier glacé. Le retour à Paris constitua une rupture discrète mais tenace, ma première sensation dexil. Pourtant je ne regrette pas mon enfance passée entre Montparnasse et la Contrescarpe, le Sénat et la Chambre des députés. Sans appartenir à la catégorie de privilégiés qui peuvent choisir librement le lieu de leur résidence, les hasards de lOffice des HLM et la volonté de ma mère qui, ayant toujours vécu dans le sixième arrondissement, ne tenait nullement à émigrer à la Porte Clignancourt, mont donné la chance de mettre mes pas dans ceux de Boris Vian et de Boby Lapointe. Je ne dirais pas que nous avons vécu au centre du monde, mais nous nen étions pas très éloignés. Dans le scénario de son film In Girum..., Guy Debord écrivait: «Il y avait alors, sur la rive gauche du fleuve (...) un quartier où le négatif tenait sa cour.» Jai respiré ce négatif, pas beaucoup, mais suffisamment pour dire que sil y a quelque chose de situationniste en moi je le dois plus à larchitecture et à latmosphère de la ville où jai vécu, quà la valeur absolue de la théorie. Je ne suis pas devenu situationniste, jy suis né. Ce qui me donne une autorité assez difficilement contestable. Yves Le Manach |
||||||||||||
www. bancpublic.be |
Mensuel indépendant, politique et littéraire |
Ed. responsable: Catherine Van Nypelseer |