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Yves LE MANACH, Banc Public N°80, Mai 1999 STATION SAINT-GUIDON C ela faisait quinze jours que j'étais inscrit au chômage. Nous approchions des fêtes de fin d'année et j'allai faire un tour à la librairie La Proue, rue des Eperonniers, chercher des idées de cadeaux. J'avais l'intention d'offrir Mes Inscriptions , de Scutenaire, à la mère de ma compagne. Je m'aperçus alors que ce livre, que j'avais parfois feuilleté chez Mark, était sorti en format de poche pendant que je m'abrutissais dans le néant du salariat. Je commençai donc par me faire un cadeau. A peine sorti de la librairie, je me plongeai dans la lecture, pris le métro à De Brouckère sans même m'en apercevoir, me trompai de rame et partis dans la direction de Veeweyde au lieu d'aller vers Heysel. Je m'aperçus de mon erreur à Saint-Guidon et m'empressai de descendre. C'est alors que je tombai nez à nez avec X., une amie avec qui j'avais fait autrefois des petits boulots et que j'avais perdue de vue depuis des années. Nous attendîmes ensemble le métro suivant et restâmes sur le quai pour échanger des nouvelles. Elle faisait des intérims et avait envie de tout plaquer pour voyager. Elle fut compatissante pour mon nouvel état de chômeur et, apercevant mon livre, elle me demanda ce que je lisais. Je lui montrai Scutenaire. Elle eut un sourire moqueur et me dit: «Ca ne m'étonne pas de toi, c'est bien ton style». Je ne relevai pas sa remarque car j'ai la réputation de faire une fixation sur la culture des années cinquante, à cause de l'Internationale Situationniste; ce qui est parfaitement faux car si j'avais une préférence en littérature ce serait pour celle du 19ème siècle. Cependant la remarque de X. continuait de me trotter dans la tête et se télescopait avec ma lecture. C'est bien ton style! C'est bien ton style! Tout en avançant dans Scutenaire je me disais que je devais avoir dans ma collection de cahiers un tas de réflexions lapidaires, ce genre de petites phrases que l'on écrit subitement pour se décontracter ou par dérision envers soi-même ou envers la société, quand on est trop triste et qu'elle est trop écrasante. A peine rentré chez moi, je rassemblai mes vieux cahiers. Dès le lendemain j'allai chercher ma vieille machine à écrire qui pourrissait à la cave, je la dépoussiérai et l'installai sur ma table. Et je commençai à recopier toutes les phrases ironiques, saugrenues ou dramatiques que je rencontrais dans mes vieux cahiers. Au mois de février je trouvai un petit job. Cela ne me prit pas toutes mes journées, mais brisait malgré tout ma cadence. De plus je commençais à gamberger sur ma situation de chômeur. Les firmes d'intérim où je m'étais inscrit n'avaient jamais rien à me proposer; les quelques entreprises où je m'étais présenté ne m'avaient pas répondu. J'étais trop âgé et trop cher pour l'époque. Sous le coup des interruptions et de la bassesse du moral, mon inspiration prit une autre direction. Je recommençai à écrire des choses emmerdantes. «Je ne suis pas heureux de penser tristement», écrivait Scutenaire dans l'une de ses premières inscriptions.Moi non plus. Mais qu'y faire? La vie d'un ajusteur au chômage ne pose pas que des questions optimistes. Yves LE MANACH |
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Mensuel indépendant, politique et littéraire |
Ed. responsable: Catherine Van Nypelseer |