|
|||||||||||||||
|
|
|||||||||||
|
Catherine VAN NYPELSEER BP N°91 Juin, 2000
Lettres à un avocat Par un matin d'hiver, Banc Public ouvrant son courrier y découvrit dans une grande enveloppe matelassée le tome VI de la Correspondance de Michel de Ghelderode, par Roland Beyen, qui venait de paraître dans la collection "Archives du futur" des Editions Labor, dans la préface duquel notre article de mars 1999 était cité. Sous le titre "Masques, lettres et petits secrets ", nous avions vivement déploré, en des termes assez durs, la décision de l'ordre "français" des avocats de Bruxelles d'interdire à un avocat, le fils d'un des correspondants du dramaturge, de laisser publier l'échange de lettres entre son père, Paul De Bock, et Michel de Ghelderode, à l'époque où il avait été son conseil pour ses graves ennuis avec l'administration communale de Schaerbeek à la Libération.
En effet, le soupçon de collaboration qui pèse sur notre grand écrivain nuit évidemment à la diffusion de son oeuvre. Pourtant, nul dossier pénal ne fut ouvert contre lui à la Libération, c'est uniquement son employeur, la commune de Schaerbeek à Bruxelles, qui profita de l'occasion pour le révoquer de ses fonctions de "commis de direction" qu'il occupait depuis 1923. Cette année-là, il s'était doublement rangé en se mariant et en devenant fonctionnaire, après avoir exercé différents métiers: soldat de carrière, marin, garçon de course, ouvrier de foire, professeur, laveur de carreaux, etc. C'est peut-être à son bureau au service des archives, en tous cas pendant la période où il y fut employé - puisque sa période "productive" au niveau théatral s'étend de 1923 à 1936, qu'il rédigea son oeuvre théâtrale, qu'il portait en lui depuis des années. Son activité littéraire ne plaisait pas à tous ses collègues: il retrouva un jour dans les toilettes de la maison communale des pages de son dernier livre en guise de papier WC! Ce "mobbing", comme on dirait actuellement, avait selon lui été causé par son indépendance: dans un mémoire adressé à son avocat en 1944 il expliquait qu' "il ignorait par principe tout politicien", puisque qu'il estimait que le devoir du fonctionnaire était de s'abstenir d'activités politiques, conception "aux antipodes [de] la mentalité générale qui régnait dans l'Administration communale de Schaerbeek" 1. Dans le même texte, il affirme que s'il s'était fait inscrire dès son entrée en fonctions dans un des trois partis accrédités en Belgique, ou même dans un parti extrême, il aurait pu "faire jouer le piston" pour faire carrière. Il attribuait les brimades dont il fut l'objet dès son entrée en fonction à des fonctionnaires membres du parti Libéral incités à cela par le Collège, qui se lassèrent quand il obtint certains honneurs publics dans sa carrière d'écrivain. Les insultes qu'il recevait par voie écrite (sur son bureau ou sous sa porte), ou encore téléphonique, étaient notamment "sale calotin", "clérical" et "Flamingant"... A la Libération, en janvier 1945, le Conseil communal de Schaerbeek le convoqua pour répondre de deux accusations 2: "1°) a été désigné pour l'échevinat des Beaux-Arts, Affaires Culturelles et Tourisme" Son défenseur, Paul De Bock, fit valoir que son transfert vers l'administration du Grand-Bruxelles avait été réalisé sous la contrainte. Comme le Conseil communal n'avait pas "trouvé trace de paiement d'indemnités supplémentaires", cette prévention fut abandonnée. Par contre, les conférences à l'I.N.R. - nommé Radio-Bruxelles par les Nazis - pour lequel il était payé, mais dans lesquelles "il n'a traité que des sujets se rapportant à l'histoire de Belgique ou au folklore", plutôt patriotiques, mais sans aucune allusion politique (ce qui était attesté par les textes de ces conférences, que Paul De Bock déposa au Conseil communal), en lesquelles il reconnut avoir commis "une imprudence", mais il était "dans un état proche de la misère" (vu les difficultés à subsister pendant l'occupation, et son mauvais état de santé), lui valurent la révocation (c'est-à-dire un licenciement infâmant sans indemnités, la plus forte sanction pour un fonctionnaire), par treize voix contre onze, et une abstention. Cette décision du Conseil communal de Schaerbeek fut annulée ("improuvée" dans le vocabullaire administratif de l'époque) par la députation permanente du Brabant le 23 mars 1945, avec la motivation suivante 3: La saga du malheureux commis n'était pas achevée puisque la commune fit appel de cette décision auprès du Régent. Le ministre de l'Intérieur, Adolphe Van Glabbeke, qui était un ancien stagiaire de Paul De Bock, décida en novembre 1945, après un "lobbying" intense des amis de de Ghelderode (lettre à la Reine Elisabeth, contacts dans l'arrondissement électoral du ministre, etc.), de remplacer la sanction initiale par trois mois de suspension de traitement. L'affaire n'était pas encore terminée puisque la commune s'acharna encore à ne pas voter les crédits pour la liquidation des arriérés de traitement du malheureux commis, qui, très malade et fort éprouvé nerveusement, dut encore dilligenter des procédures et emprunter de l'argent à ses amis pour vivre avec son épouse aux crochets de sa soeur et du mari de celle-ci jusqu'en novembre 1946. Ensuite il se fit pensionner pour maladie. Pour Roland Beyen, "Ghelderode ne se remettra jamais des privations et des angoisses qu'il a subies en 1945 (...). Il ne parviendra plus à réaliser ses innombrables projets" .4 Grâce à Roland Beyen, et aux documents qu'il a pu se procurer, nous connaissons exactement les faits relevant de sa vie privée - le dramaturge ne se vantait sûrement pas sur les ondes de sa qualité de commis à l'administration communale de Shaerbeek ! - qui furent reproché à Michel de Ghelderode par son employeur, à la Libération. Il est clair que dans ces mêmes circonstances de l'occupation allemande pendant la deuxième guerre mondiale, certains réagirent de toute autre manière, comme par exemple Jacques Cox, astronome pas mieux formé politiquement que l'écrivain, qui s'opposa à la poursuite des activités de l'Université Libre de Bruxelles quand les Nazis voulurent en prendre le contrôle, et obtint que son Conseil d'administration en décide la fermeture. Il n'en reste pas moins que le veto de l'ordre des avocats à la publication de la correspondance de Michel de Ghelderode avec son conseil Paul De Bock aboutit simplement à faire supposer au public que celle-ci comporte des secrets, d'autres faits reprochables à ce grand écrivain pendant l'occupation allemande, ce qui est paradoxal vu la finalité de ce secret professionnel qui est tout de même de protéger le client d'un avocat et non de nuire à sa mémoire. A l'appui de notre souhait que le Conseil de l'ordre revienne sur sa décision de principe antérieure, à la lumière d'un examen plus approfondi du dossier en question, nous versons encore une pièce: vous verrez dans l'interview de Maître Glansdorff le poids qu'en tant que partisan du secret relatif (par opposition à absolu) il accorde à la volonté de l'intéressé. Or, nous avons trouvé, après cette interview, dans le tome VI de la Correspondance, une lettre de Michel de Ghelderode qui montre le souci qu'il avait en tous cas que ses lettres à Paul de Bock ne soient pas détruites: dans une missive du 27 novembre 1947, où il le félicite joyeusement pour sa nomination au Conseil d'Etat, puis se plaint amèrement, malgré le succès récent de son théâtre sur les scènes parisiennes, de sa situation en Belgique: "Mais à quoi bon triompher à Paris, si cette Belgique que j'aime et où je ne pourrais ne point vivre, continue d'être une terre hostile, où je suis tenu en exil pour des crimes que je n'ai pas commis!..." , il le prie, lors de la liquidation de son cabinet d'avocat, de conserver son dossier: "Mon cher Paul, je te laisse à ta liquidation, dont tu sauveras mon dossier, n'est-ce-pas? " N'est-ce pas qu'il souhaitait que la postérité puisse en prendre connaissance?
|
||||||||||||
www. bancpublic.be |
Mensuel indépendant, politique et littéraire |
Ed. responsable: Catherine Van Nypelseer |