Dossier · XVIII Le dossier criminel
Du côté de Cali
Rivaux des hommes de Medellín, les frères Rodriguez Orejuela ont préféré la séduction et la corruption à la dynamite, jusqu'à dominer le marché mondial de la cocaïne.
Des « hommes d’affaires » à la tête d’un empire
Alors que le cartel de Medellín de Pablo Escobar associait son nom à la terreur, aux attentats et à la guerre ouverte contre l’État colombien, une autre organisation prospérait à l’autre bout du pays, dans une discrétion calculée. Établie autour de Cali, ville réputée pour sa salsa et son climat doux, elle reposait sur deux frères, Gilberto et Miguel Rodriguez Orejuela. Issus d’un milieu confortable, élégants, instruits, ils cultivaient soigneusement une façade de respectabilité. La presse anglo-saxonne les surnommera « the gentlemen ».
Gilberto avait débuté très légalement, dans le secteur pharmaceutique, à la tête d’une chaîne de pharmacies, avant de basculer vers la production et l’exportation de cocaïne. Il revendiquait un baccalauréat et des cours de gestion et de planification stratégique ; son frère Miguel exhibait pour sa part un diplôme d’avocat. Cette image de fils de bonne famille tranchait délibérément avec la brutalité affichée des trafiquants de Medellín. Surnommé « le joueur d’échecs » pour son aptitude à déjouer la police, Gilberto prit officieusement la tête du cartel à la fin des années 1970. Très tôt, les deux frères avaient compris que la corruption méthodique, plutôt que la violence spectaculaire, offrait la protection la plus durable.
La corruption plutôt que la dynamite
La doctrine du cartel de Cali tenait en une logique simple : ne pas combattre les institutions, mais les acheter. Plutôt que d’affronter le gouvernement colombien, l’organisation cherchait à s’en rapprocher, finançant des campagnes électorales, rémunérant des services, infiltrant la police et la magistrature aux plus hauts niveaux. Les frères se vantaient de pouvoir « réunir la majorité au Congrès » et auraient soutenu plusieurs sénateurs, voire la campagne d’un président. Cette emprise s’accompagnait d’alliances avec les élites régionales et d’une présence dans la vie mondaine de la ville.
Le dispositif de sécurité se composait d’anciens agents corrompus des appareils d’État, complétés par des mercenaires et des liens noués avec certains groupes paramilitaires. Une partie de la bourgeoisie locale, séduite par cet argent venu de narcos cultivés et apparemment sans violence, s’était laissée entraîner ; le cartel arrosait les clubs sportifs et le secteur de la construction. Même la guérilla paraissait s’accommoder de ces flux, certains de ses membres se reconvertissant dans le transport et la distribution de cocaïne vers les États-Unis.
Blanchir : des laboratoires aux entreprises de façade
La marque de fabrique du cartel résidait dans son insertion dans l’économie légale. Les frères privilégiaient les sociétés-écrans et les envois camouflés en marchandise ordinaire. Aux débuts, la drogue partait du port de Buenaventura vers les États-Unis, cachée sous des planches de bois et destinée à des entreprises fictives ; pour l’Europe, elle voyageait dissimulée dans des blocs creusés de charbon minéral. Les profits étaient ensuite réinjectés dans un tissu d’entreprises colombiennes et américaines.
Plusieurs structures servaient de vitrine et de circuit de recyclage :
- des laboratoires pharmaceutiques, une chaîne de drogueries, un groupe radiophonique et des sociétés financières, parmi la centaine d’entreprises que le Trésor américain attribuera plus tard aux deux frères.
Grâce au contrôle d’établissements bancaires et à des pactes de participation, d’énormes mouvements de capitaux pouvaient être présentés comme le produit légitime d’exportations, notamment de café. Composé d’hommes d’affaires expérimentés et doté de moyens techniques avancés, le cartel exportait sa cocaïne vers l’Amérique, l’Europe et jusqu’en Asie.
La guerre des cartels et la chute
À partir de 1988, l’équilibre entre les deux organisations bascule. L’enlèvement, puis l’assassinat d’un proche du réseau de Cali déclenche un conflit ouvert avec Escobar. Refusant de lui livrer l’un des leurs, les frères Rodriguez Orejuela entrent dans une logique de massacres réciproques ; la destruction partielle à la dynamite de la résidence d’Escobar à Medellín exposera au grand jour la richesse et la rivalité des trafiquants. La rivalité prendra fin avec la mort d’Escobar, abattu par la police en 1993. Le cartel de Cali avait alors contribué à la traque de son adversaire, parfois en collaborant avec les autorités.
Débarrassé de son rival, le cartel domine le marché : au milieu des années 1990, la DEA lui attribuait environ 70 % de la cocaïne écoulée dans le monde. Mais la pression américaine s’intensifie. En 1995, sur dénonciation rémunérée, Gilberto est arrêté dans un quartier résidentiel de Cali ; son frère Miguel suivra deux mois plus tard. Présentée comme une grande victoire de la lutte antidrogue, l’opération aura pourtant peu d’effet sur le marché. Condamné, brièvement relâché, puis renvoyé en détention, Gilberto sera finalement extradé vers les États-Unis en 2004, devenant le criminel le plus important jamais livré par la Colombie. Le démantèlement marquait le déclin d’un empire, non la fin d’un trafic qui continuait de ronger le pays.
Questions fréquentes
Qui dirigeait le cartel de Cali ?
Le cartel reposait sur les frères Gilberto et Miguel Rodriguez Orejuela, surnommés « the gentlemen ». Gilberto, l'aîné, en prit officieusement la tête à la fin des années 1970, après avoir débuté dans le secteur pharmaceutique.
En quoi le cartel de Cali différait-il de celui de Medellín ?
Là où le cartel de Medellín de Pablo Escobar misait sur la violence et l'affrontement avec l'État, celui de Cali privilégiait la discrétion, la corruption méthodique des institutions et l'infiltration de l'économie légale par des entreprises de façade.
Quelle part du marché mondial le cartel contrôlait-il ?
Au milieu des années 1990, au moment des arrestations, la DEA estimait que le cartel de Cali contrôlait environ 70 % de la cocaïne écoulée dans le monde, contre 30 à 40 % une quinzaine d'années plus tôt.
Comment le cartel de Cali a-t-il été démantelé ?
Sous la pression de l'administration américaine, Gilberto Rodriguez Orejuela fut arrêté à Cali en 1995 à la suite d'une dénonciation rémunérée, suivi deux mois plus tard de son frère Miguel. Gilberto sera ensuite extradé vers les États-Unis en 2004.