Revue indépendante · Bruxelles Mercredi 1 juillet 2026
Enquêtes · Histoire · Idées
Le Banc Public
Fondé à Bruxelles

Société

Fumées sur le chanvre

Le chanvre a longtemps servi de fibre, de papier et de remède avant d'être rebaptisé « marijuana » et interdit. Histoire d'une prohibition aux motifs très peu sanitaires.

Peu de plantes auront connu un destin aussi contrasté que le chanvre. Cultivée depuis au moins dix mille ans, elle figure parmi les premières espèces domestiquées par les sociétés humaines. Originaire des contreforts himalayens, elle gagne très tôt la Chine, où la pharmacopée la mentionne dès le troisième millénaire avant notre ère, puis le sous-continent indien, le Moyen-Orient et, par l’intermédiaire des routes commerciales et des conquêtes, l’Europe méditerranéenne. Pendant des siècles, son usage reste massivement utilitaire : on en tire des fibres pour les cordages et les voiles, des graines pour l’huile, du textile et, à partir du Moyen Âge, du papier. La première bible imprimée par Gutenberg sort sur du papier de chanvre ; les voiles qui mènent les caravelles vers l’Amérique en sont tissées.

Une plante d’abord industrielle et médicale

La confusion contemporaine entre le chanvre et la drogue fait souvent oublier que la même plante recouvre des réalités très différentes selon les variétés et les usages. Le chanvre dit industriel, sélectionné pour ses fibres et ses graines, contient des taux infimes de principe psychoactif ; les variétés cultivées pour leurs effets en concentrent au contraire des quantités élevées. Cette distinction, aujourd’hui inscrite dans la plupart des législations, n’avait rien d’évident pour le grand public du début du vingtième siècle, qui ignorait souvent que chanvre et « marijuana » désignaient une seule et même espèce.

L’autre pan oublié de cette histoire est médical. Au dix-neuvième siècle, les extraits de cannabis figurent dans la pharmacopée occidentale comme antalgiques et antispasmodiques. Un rapport remis à l’Académie des sciences britannique en 1839 vante leurs propriétés analgésiques ; aux États-Unis, la plante est indiquée dans le traitement d’un grand nombre d’affections, et son usage thérapeutique se prolonge jusque dans les années 1930. Les commissions officielles chargées d’en évaluer la dangerosité — l’enquête anglo-indienne de 1893, puis un rapport américain au début des années 1930 — concluent dans le même sens : la substance ne justifie pas d’interdiction pénale. Tout indiquait alors une marchandise banale, à la fois agricole et pharmaceutique.

Les ressorts d’une prohibition

Le basculement intervient aux États-Unis en 1937, avec le vote de la Marijuana Tax Act. Aucune découverte scientifique nouvelle ne le justifie ; les historiens y voient plutôt la convergence de plusieurs forces. La première est de nature sociale et raciale. Après l’échec de la prohibition de l’alcool, les milieux prohibitionnistes se cherchent un nouveau combat. La consommation de cannabis, associée par une presse à sensation aux travailleurs mexicains et aux musiciens afro-américains, devient le support d’une campagne de peur qui mêle xénophobie et défense de l’ordre établi. Le rebaptême même de la plante en « marijuana », terme exotique et inquiétant, sert à masquer qu’il s’agit du chanvre familier.

Une deuxième lecture, défendue notamment par l’auteur américain Jack Herer, insiste sur les intérêts industriels. À l’orée des années 1930, l’invention de machines de récolte et de défibrage promettait de relancer le chanvre à l’échelle industrielle, au moment précis où se développaient les pâtes à papier chimiques et les fibres synthétiques. Plusieurs revues techniques annonçaient alors un avenir agricole considérable pour la plante. Sa disparition arrangeait des secteurs concurrents — papeteries forestières, pétrochimie, textiles synthétiques. Cette thèse de la « prohibition monopolistique » reste discutée, mais elle rappelle que des enjeux économiques pesaient sur une décision présentée comme sanitaire.

La troisième dimension est bureaucratique. La création du bureau fédéral des stupéfiants, et la longue carrière de son directeur Harry Anslinger, illustrent comment une administration de répression a intérêt à entretenir le péril qui justifie son existence. Les auditions de 1937 reposent largement sur des témoignages spectaculaires et invérifiés ; l’opposition médicale, mal informée et tardive, ne pèse guère. Au fil des décennies suivantes, la « guerre à la drogue » se dote d’un arsenal toujours plus lourd, internationalisé par les conventions de 1925, 1961 et 1988, sans que l’efficacité sanitaire de cette répression soit démontrée.

Débats actuels et contexte européen

Le débat contemporain s’est largement déplacé du registre moral vers celui de la santé publique et de l’efficacité des politiques. La plupart des évaluations indépendantes situent la toxicité du cannabis en dessous de celle de l’alcool et du tabac, tout en reconnaissant des risques réels, notamment psychiques chez les personnes vulnérables et les usagers précoces. De cette divergence entre dangerosité mesurée et sévérité pénale naissent plusieurs orientations possibles :

  • la dépénalisation, qui maintient l’interdiction mais retire la sanction pénale de l’usage personnel ;
  • l’autorisation encadrée de l’usage médical, désormais admise dans de nombreux pays ;
  • la légalisation régulée du marché récréatif, expérimentée hors d’Europe.

En Belgique, la possession de petites quantités par un adulte fait l’objet d’une politique de tolérance relative, sans constituer une légalisation : l’infraction subsiste, mais la poursuite est de basse priorité dans des conditions précises. La culture industrielle de chanvre à très faible teneur en THC est, elle, parfaitement légale et encadrée. À l’échelle de l’Union européenne, les approches restent hétérogènes, certains États ouvrant l’accès médical quand d’autres maintiennent une ligne strictement prohibitive. Cette mosaïque réglementaire, et la distance persistante entre les données scientifiques et les choix politiques, montrent que le « dossier chanvre » demeure autant une question de société qu’une affaire de santé.

Questions fréquentes

Le chanvre industriel et le cannabis sont-ils la même plante ?

Oui, botaniquement il s'agit de la même espèce, le Cannabis sativa. Ce qui les distingue est la teneur en THC, la molécule psychoactive : très basse dans le chanvre industriel cultivé pour ses fibres et ses graines, élevée dans les variétés sélectionnées pour leurs effets.

Pourquoi le cannabis a-t-il été interdit aux États-Unis en 1937 ?

Les historiens pointent une convergence de facteurs plus politiques que sanitaires : campagnes de presse à connotation raciale visant des minorités, intérêts industriels concurrents du chanvre, et logique d'une bureaucratie de répression. Les rapports officiels antérieurs ne recommandaient pourtant aucune interdiction.

Le cannabis a-t-il déjà eu un usage médical reconnu ?

Oui. Au dix-neuvième et au début du vingtième siècle, les extraits de cannabis figuraient dans la pharmacopée occidentale comme antalgiques et antispasmodiques, et étaient couramment prescrits jusque dans les années 1930, avant que la prohibition ne mette fin à cet usage légal.

Quel est le statut du cannabis en Belgique ?

La possession de petites quantités par un adulte fait l'objet d'une tolérance relative et d'une faible priorité de poursuite sous conditions, sans pour autant être légalisée. La culture de chanvre industriel à très faible teneur en THC est, elle, légale et encadrée.