Revue indépendante · Bruxelles Mercredi 1 juillet 2026
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Idées

La donnée, nouvelle matière première

De la navigation aux achats, chaque activité en ligne produit une donnée que de grandes plateformes captent et valorisent. Cette extraction soulève une question de pouvoir, de régulation et de bien commun.

Une ressource extraite de la vie ordinaire

L’expression « la donnée est le nouveau pétrole » circule depuis les années 2010. Comme toute formule, elle simplifie, mais elle dit une chose juste : la donnée personnelle est devenue une matière première, c’est-à-dire une ressource brute extraite d’un gisement, raffinée, puis transformée en valeur marchande. Le gisement, ici, n’est pas un sous-sol mais l’activité quotidienne des individus. Une recherche, un achat, un déplacement géolocalisé, une vidéo regardée jusqu’au bout ou abandonnée : chaque geste laisse une trace exploitable.

La comparaison avec le pétrole a toutefois ses limites. La donnée n’est pas rare, elle est surabondante ; elle ne se consume pas à l’usage et peut être copiée à l’infini sans coût notable. Sa valeur ne tient pas à la rareté du matériau brut, mais à la capacité de l’agréger, de la croiser et d’en tirer des inférences. Une donnée isolée ne vaut presque rien ; des milliards de données rapprochées dessinent des profils, anticipent des comportements et orientent des décisions. C’est cette capacité de traitement, et non la trace elle-même, qui constitue le véritable actif.

L’asymétrie entre plateformes et individus

Le rapport entre celui qui produit la donnée et celui qui l’exploite est profondément déséquilibré. L’individu cède ses traces par fragments, le plus souvent sans en mesurer la portée, en échange d’un service présenté comme gratuit. La plateforme, elle, les accumule, les recoupe et dispose seule des moyens techniques de les valoriser. Cette asymétrie est d’abord informationnelle : l’utilisateur ignore l’étendue de ce qui est collecté, la durée de conservation et les usages ultérieurs.

Elle est aussi économique. La gratuité apparente masque une transaction : le service est financé par l’exploitation publicitaire des données. Le modèle dominant repose sur la captation de l’attention, ressource elle aussi limitée. Les interfaces sont conçues pour maximiser le temps passé et la fréquence d’usage, car chaque minute supplémentaire produit de nouvelles données et de nouvelles occasions de diffuser des messages ciblés. L’« économie de l’attention » désigne précisément cette mise en concurrence des dispositifs pour capter un temps humain disponible qui, lui, ne s’étend pas.

Cette concentration n’est pas seulement marchande. Disposer de profils détaillés sur une part considérable de la population confère un pouvoir d’influence sur les opinions, les choix de consommation et, potentiellement, sur le débat public. Le déséquilibre dépasse alors la simple relation client-fournisseur pour toucher à l’équilibre des pouvoirs dans la société.

Les intentions et les limites de la régulation

Face à cette asymétrie, l’Union européenne s’est dotée d’un cadre de référence : le Règlement général sur la protection des données, le RGPD, applicable depuis 2018. Son principe directeur renverse la logique antérieure : la donnée personnelle appartient à la personne concernée, et son traitement doit reposer sur une base légale, le plus souvent un consentement libre, éclairé et révocable. Le texte consacre plusieurs droits : accès, rectification, effacement, portabilité, et impose aux organisations des obligations de transparence et de sécurité.

Les intentions du règlement sont claires : rééquilibrer la relation, redonner à l’individu une prise sur ses propres traces et responsabiliser ceux qui les exploitent. Ses limites le sont tout autant. Le consentement, en pratique, se réduit souvent à un clic machinal sur une bannière, accordé sans lecture. La complexité des chaînes de traitement rend l’information difficilement intelligible. Et la portée d’un cadre régional se heurte à des acteurs mondiaux dont l’activité dépasse les frontières. La régulation pose un principe fort, mais son effectivité dépend des moyens de contrôle et de la capacité réelle des individus à exercer des droits formellement reconnus.

La donnée peut-elle être un bien commun ?

Reste une question de fond, plus théorique : la donnée doit-elle demeurer un actif privé, approprié par celui qui la collecte, ou peut-elle être pensée comme un bien commun ? L’idée n’est pas neuve. Plusieurs courants soutiennent que des données issues de l’activité collective — flux de circulation, usages d’un quartier, tendances de santé publique — relèvent d’une utilité partagée et ne devraient pas être captées par un seul acteur à des fins exclusives.

De cette intuition naissent des propositions diverses :

  • les « communs de données », gérés collectivement selon des règles d’accès et d’usage définies en commun ;
  • les fiducies de données, où un tiers de confiance administre les données dans l’intérêt de ceux qui les produisent ;
  • l’ouverture de certaines données d’intérêt général, mises à disposition de la recherche et des politiques publiques.

Aucune de ces voies ne dissout l’enjeu de pouvoir. Faire de la donnée un commun suppose des institutions capables d’en organiser le partage sans reconstituer de nouvelles asymétries. La matière première numérique se distingue ainsi des ressources classiques : sa valeur naît du traitement collectif, ce qui la rend, au moins en théorie, plus naturellement partageable qu’appropriable. C’est sur cette tension, entre extraction privée et utilité partagée, que se joue une part du débat contemporain.

Questions fréquentes

Pourquoi compare-t-on la donnée à une matière première ?

Parce qu'elle est extraite de l'activité quotidienne des individus, puis raffinée et transformée en valeur marchande, à la manière d'une ressource brute. La comparaison a toutefois ses limites : la donnée n'est pas rare mais surabondante, ne se consume pas à l'usage et peut être copiée à l'infini. Sa valeur tient à l'agrégation et au traitement, non au matériau brut.

Qu'est-ce que l'économie de l'attention ?

C'est un système dans lequel l'attention humaine, parce qu'elle est limitée et non extensible, devient une ressource rare et donc précieuse. Les services en ligne sont conçus pour maximiser le temps passé, qu'ils convertissent en données et en revenus publicitaires. L'attention captée alimente la production de nouvelles données et la diffusion de messages ciblés.

Que prévoit le RGPD en matière de données personnelles ?

Applicable depuis 2018 dans l'Union européenne, le RGPD pose que la donnée personnelle appartient à la personne concernée et que son traitement doit reposer sur une base légale, souvent un consentement libre et révocable. Il consacre des droits d'accès, de rectification, d'effacement et de portabilité, et impose aux organisations des obligations de transparence et de sécurité.

La donnée peut-elle être considérée comme un bien commun ?

C'est une question débattue. Certaines données issues de l'activité collective relèvent d'une utilité partagée et pourraient être gérées comme des communs plutôt que captées par un seul acteur. Plusieurs pistes existent, comme les communs de données, les fiducies de données ou l'ouverture de données d'intérêt général, mais toutes supposent des institutions capables d'en organiser le partage sans recréer d'asymétries.